Billet de blog 2 janv. 2010

La guerre d’Algérie française de Patrick Buisson, par Mohammed Harbi et Gilbert Meynier

  On ne présente plus Patrick Buisson, ardent conseiller de Nicolas Sarkozy, de la chaîne Histoire, des cabinets Publifact et Publiopinion, naguère de l’hebdomadaire d’extrême-droite Minute. Si l’histoire vraie s’écrit en confrontant des documents d’origine différente, le luxueux album que Patrick Buisson consacre à la guerre d'Algérie ne montre que des photos militaires françaises conçues comme armes de guerre psychologique.

Samuel KUHN
Enseignant d'histoire-géographie
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On ne présente plus Patrick Buisson, ardent conseiller de Nicolas Sarkozy, de la chaîne Histoire, des cabinets Publifact et Publiopinion, naguère de l’hebdomadaire d’extrême-droite Minute. Si l’histoire vraie s’écrit en confrontant des documents d’origine différente, le luxueux album que Patrick Buisson consacre à la guerre d'Algérie ne montre que des photos militaires françaises conçues comme armes de guerre psychologique. Que dirait-on d’un livre sur la guerre de 1954-1962 qui serait illustré uniquement avec les photos du FLN ? Qu’il s’agirait d’apologie, non d’histoire. Rien dans le titre ne dit qu’il s’agit de la guerre vue par le service photographique des armées : circulairement, l’armée se raconte l’Algérie qu’elle a rêvée, et fait encore post bellum rêver l’auteur.L’album est un bréviaire de l’esthétisme légionnaire/para, un péan nostalgique au temps viril guerrier. En dépit de la suppression de l’article 4 de la loi du 23 février 2005, il magnifie l’Algérie française et réhabilite le fait colonial. Cela avec les thèmes de prédilection récurrents du nationalisme français : protéger la France des étrangers menaçants, défendre une armée française – celle de l’affaire Dreyfus, des fusillés pour l’exemple de 1914-1918, de la répression du peuple algérien en lutte pour son indépendance, alors que « l’Algérie n’était pas une colonie, mais la France prolongée jusqu’au Sahara ».

Les maux du système colonial – extorsion de biens par la violence conquérante, crimes de guerre, racisme structurel, œuvre scolaire dérisoire… – sont engloutis sous le « déferlement de violence » du seul FLN. Les légendes des photos sont autant de poncifs pompeux de nostalgérie coloniale, non des outils de compréhension et de réflexion. Les « autochtones » n’ont belle figure que sous la tutelle de la France. Face aux wilâya(s) terrorisantes, « le glaive et la truelle » des SAS : main droite répressive et main gauche humanitaire du scoutisme dérisoirement tardif, en contretemps de l’histoire qui se faisait. Le mai 1958 de l’Algérie française est célébré pour les « fraternisations du forum », mais sur la photo relatant la manifestation de fraternisation du 16 mai 1958, quasiment tous les visages des Algériens sont fermés et inquiets.

Une fois l’ange gardien français déchu, c’est en 1962 « l’horreur généralisée ». On déboulonne, les statues, « on rembarque la casquette du “père Bugeaud”. Avec elle, cent trente ans de présence française en Algérie, pour le meilleur et pour le pire ». Avec pour épilogue, « les hommes bleus et l’or noir » – nostalgie exotique du Sahara et richesse pétrolière française bradée en naft arabe. Dès lors que le FLN a gagné la partie, que les Français en sont partis, l’ « apocalypse » de 1962 change radicalement l’Algérie : ce pays dont les photos militaires faisaient un paradis au ciel bleu et au soleil permanent ne découvre la neige, la pluie, le froid qu’au chapitre 13 (« La France perd la paix ») : le temps a changé lorsque les Français sont partis. C’est peu subtil, mais bien à l’unisson de toutes les grosses astuces de l’album. Avec ses photos fabriquées, c’est une resucée de l’Action psychologique. Les barrages électrifiés aux frontières : une nécessité vitale incontournable. Aucune réflexion sur les systèmes clos dont la clôture signe à terme toujours la disparition. Les occasions manquées – peu souvent tentées en temps utile – ne sont quasiment pas évoquées. Pas un mot sur la conférence franco-maghrébine de Tunis que l’interception de l’avion de quatre dirigeants du FLN le 22 octobre 1956 fit avorter sans retour. Inconnu le secrétaire d’État de Guy Mollet Alain Savary qui s’y était engagé pour trouver à cette guerre une issue politique négociée, et qui dut démissionner, désavoué par son lâche gouvernement. L’appareil militaire ne cultivait pas cet art du possible qu’est la politique : il voulait mater. A l’inverse, au lieu de promouvoir « l’intégration », de Gaulle, renieur des « promesses tenues », se lance dans l’autodétermination au moment où la France gagne la guerre ; d’où l’inévitable « vide moral et idéologique » de « la France de l’hexagone ».

L’album oppose en catégories tranchées eux et nous. Eux sont les fellaghas, les rebelles, sans guillemets. A la différence des soldats français, seule la violence des Algériens est mentionnée. Seules les victimes européennes sont signalées, jamais lorsqu’elles sont « autochtones », même si celles-ci furent bien plus nombreuses que celles-là. Page 111, un « rebelle », accompagné de guerriers en tenue léopard, est debout, les mains ligotées derrière le dos, et relilées à un licol qui l’attache à la ceinture du soldat qui le surveille un animal en laisse. Les pages suivantes montrent de vaillants blessés, magnifiquement soignés, un mort auquel on rend les honneurs : les chevaliers contre des animaux. Erreur de jugement ? Non, grosse ficelle : l’album ne montre qu’une splendide armée, équipée des moyens les plus modernes, jeune, combattive, une armée de gagneurs. Face à Massu, et surtout Bigeard, héros omniprésents, sur plus de 400 photos, seulement deux de responsables algériens– le chef historique Ben Bella et la Yacef Saadi –, et encore, bien sûr, après leur arrestation. Le lecteur ne saura rien ni des combattants de l’ALN, ni des vrais politiques du FLN. Côté français, la seule photo de pleine page que le livre propose du général de Gaulle est la plus laide qu’on puisse choisir. Le livre réitère le poncif sur les accords d’Évian qui n’ont pas été appliqués, sans dire que les politiques du FLN qui les avaient conclus et voulaient les appliquer ont été chassés du pouvoir à l’été 1962 par l’appareil militaire de l’armée des frontières – l’État-major général dirigé par Boumediene.

Reste « la discrimination positive avant la lettre » du plan de Constantine – l’ « intégration » –, « avec son abandon, en pratique, lorsque de Gaulle lance dans sa conférence de presse du 16 septembre 1959 le mot “autodétermination” » : une chimère ? Eux étaient si différents de nous que nous ne pouvions les comprendre. La « question cruciale » [… :] « Que pense, que veut la population musulmane» ? est aveu implicite d’une évidence : le peuple algérien fut bien globalement à l’unisson du combat du FLN. Inéluctable ? Si, pour l’auteur, « “l’inéluctabilisme” est le péché des historiens », il reconnaît in summa que « les possibles de l’Algérie étaient en nombre réduit et la “pacification-intégration” sans doute le moins probable de tous ». Dont acte. Mais alors, pourquoi s’être échiné à commettre un tel livre quand il est établi que les non civilisés refusèrent de se faire civiliser ?

L’album de Buisson, au diapason de la guerre psychologique française de 1954-62, est à l’unisson de la campagne orchestrée pour exalter « l’identité nationale » : Buisson-Besson, les deux octobasses du te deum, sont en harmonie, qui nient que l’identité soit autre chose qu’une suite d’identifications mouvantes et multiples. Enfin, si de mauvaises langues ont traité Buisson d’expert en surtraitance des sondages élyséens, ce qui est extrait du congélateur guerrier est décongelé dans la médiatisation rentière : le livre, coédité par Albin Michel, la chaîne Histoire et par deux institutions du ministère de la Défense – de l’État, de la puissance publique française – s’inscrit dans la privatisation publique.Scoop publicitaire encensé et officiellement recommandé sur le site du secrétariat d’État aux Anciens combattants, il est fait pour être vendu. En tout cas, son esthétisme colonial-guerrier à sens unique est de nature à décourager un peu plus la réflexion en général et les historiens en particulier, jamais convoqués dans la prose de Buisson. Bref, le public aura du mal à trouver un livre avilissant autant la dimension historique de la colonisation, produit avec une telle suffisante légèreté et aussi peu de vergogne.

Mohammed Harbi

Gilbert Meynier

Mohammed Harbi, ancien enseignant à l’université Paris-VIII, ancien professeur à l’université Paris-VII. Auteur notamment de "L’Algérie et son destin. Croyants et citoyens", Paris, Arcantère, 1992, 247 p.

Gilbert Meynier, professeur émérite de l’université Nancy-II, ex-enseignant à l’université de Constantine. Auteur notamment de "Histoire intérieure du FLN 1954-1962", Paris, Fayard, 2002, 812 p. (réédit. 2004), et "Alger, Casbah", 2003.

La guerre d’Algérie, de Patrick Buisson. Préface de Michel Déon de l’Académie française, Albin Michel, DMPA (Direction de la Mémoire, du Patrimoine, et des Archives/Ministère de la Défense), ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense), Histoire, 2009, 271 p. + DVD.

Lire également : L'Algérie que rêvait l'armée française", sur le net dans le site Le Monde.fr (co-signé par Omar Carlier, Michel Cornaton, Mohammed Harbi, Jean-Charles Jauffret, Gilbert Meynier, André Nouschi, Pierre Sorlin).

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/12/22/l-algerie-que-revait-l-armee-francaise-par-gilbert-meynier_1283912_3232.html

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