Billet de blog 11 avr. 2018

La «start up nation» en quête de spiritualité

Le discours du président de la République au collège des Bernardins rompt avec l’image d’un Emmanuel Macron présenté depuis deux ans comme partisan d’une pacification des questions sur la laïcité, rompant ainsi avec la position radicale d’un Manuel Valls notamment. Cette image avait rassuré certain.e.s à l’heure d’aller aux urnes, qui y voyaient une forme de neutralité moderne bienveillante.

Blaise Dufal
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Le discours du président de la République au collège des Bernardins rompt avec l’image d’un Emmanuel Macron présenté depuis deux ans comme partisan d’une pacification des questions sur la laïcité, rompant ainsi avec la position radicale d’un Manuel Valls notamment. Cette image avait rassuré certain.e.s à l’heure d’aller aux urnes, qui y voyaient une forme de neutralité moderne bienveillante. Le Jupiter autoproclamé vient de la faire exploser consciemment dans un moment paroxystique d’hybris spirituelle où le chef de l’État français s’est transformé en un prédicateur volubile, toujours plus persuadé de la puissance de son verbe profondément empreint d’un catholicisme à la fois de circonstance et de conviction.

C’est là l’expression d’une stratégie de gouvernement basée sur la segmentarisation : Macron parle en tant que croyant aux catholiques, comme il parle aux patrons en tant que banquier. Il veut montrer qu’il partage les mêmes références intellectuelles, les mêmes valeurs, les mêmes inquiétudes et cherche à rassurer des groupes sociaux, pourtant parmi les moins menacés de notre société. Le résumé de son discours pourrait être, en paraphrasant Jean Paul II, « n’ayez plus peur ». Comme si les catholiques français avaient peur... Macron adopte alors le mode de l’empathie et, au mépris de la diversité des catholiques de France, reprend à son compte une interprétation du passé et du présent qui n’est pourtant soutenue que par une minorité d’entre eux.

Au-delà de la posture d’imitation cléricale impropre à la fonction présidentielle et des stratégies électoralistes à l’œuvre dans sa volonté de faire corps avec les catholiques français, ce discours témoigne d’une lecture spécieuse et partisane de l’histoire de la France. Macron fait le constat d’un lien « abimé » entre l’Église catholique et l’État français, dont les rapports seraient plein de « défiance » et de « malentendu ». Pourtant ce constat n’a rien d’une évidence, voire est un énorme contresens face à la réalité historique, sociale et institutionnelle. L’Église française, ses instances dirigeantes et les diverses communautés catholiques ont,tout au long de la VeRépublique,été des objets d’attention spécifiques des gouvernants français, dans leur grande majorité eux-mêmes catholiques. 

Ce discours révèle une interprétation inquiétante de l’histoire de France. Le long processus de sécularisation aurait eu pour but d’« éliminer la tradition chrétienne » ce qui est historiquement et intellectuellement fallacieux, puisque la sécularisation est l’intégration des discours religieux sous d’autres formes, sans en modifier pour autant le fond. Par ailleurs, on se demande à quel moment l’Église s’est installée « hors les murs » de la Cité en France, tant les clercs catholiques ont joué, selon diverses modalités, un rôle non négligeable dans la société et la politique française des dernières décennies. Il s’agit là de la construction d’une « légende noire » de la laïcité française qui pose un grave problème quand elle est énoncée au sommet de l’État.

Macron veut contribuer á restaurer l’Église comme autorité morale centrale et nécessaire dans la société française. Lui pour qui l’humanisme n’est rien d’autre qu’un catholicisme, en appelle à l’« alliance des bonnes volontés », faisant du catholicisme la base même de son mouvement politique. Cherchant à capter les dynamiques catholiques, il insiste sur l’engagement social de chacun lequel doit produire une fraternité qui ne serait pas du ressort de l’État. L’insistance sur la nécessité de l’engagement des catholiques contraste avec les coups portés au même moment à ceux qui s’engagent ailleurs. Car ce qui plait dans l’engagement catholique, c’est son « humilité », terme qu’il répète sans cesse, cette humilité qui produit la soumission et l’obéissance.

Macron renvoie la laïcité à une distinction, éminemment catholique, entre le spirituel, incarné ici par l’Église et le temporel, incarné par l’État qu’il dirige, comme s’il n’y avait pas de spiritualité, de morale sociale et de valeur individuelle et collective portée par l’idéal républicain et démocratique, sous ses diverses formes. C’est là sans doute sa grande rupture et sa grave erreur d’interprétation de la laïcité. Il n’y a chez Macron de transcendance que dans le religieux, en l’occurrence le catholicisme. Ainsi il renoue avec une vieille tradition du catholicisme patronal du XIXsiècle, teinté d’individualisme propre à l’ultra libéralisme contemporain. Son « humanisme réaliste » délègue la construction du bien commun à la charité catholique bien ordonnée, c’est-à-dire peu dérangeante pour l’ordre social et politique. Ce discours fait du catholicisme le substrat spirituel qui manque à l’idéologie de la « start up nation », son supplément d’âme, damnée. Or, s’il y a bien un « nihilisme » prégnant dans la société française, c’est bien plutôt celui qui nie l’histoire et l’actualité des luttes sociales et politiques et leur capacité à donner du sens.

Blaise DUFAL, historien, membre du CVUH

Tribune parue dans l'Humanité le 11 avril 2018 

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