Billet de blog 30 mai 2008

L’écriture de Vernant

« Un vieux monsieur qui a toujours vécu paisiblement à l’ombre des bibliothèques, dans l’odeur des vieux livres, n’a pas quand il lit le même « moi » qu’un homme qui au temps de sa jeunesse a passé quatre ans dans la résistance ». Qu’est-ce qui donne à une pensée son allant et sa force, comment s’ordonnent les mots et les phrases pour conduire à cette forme aussi efficace qu’impalpable qu’est le style ?

Alain Schnapp
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« Un vieux monsieur qui a toujours vécu paisiblement à l’ombre des bibliothèques, dans l’odeur des vieux livres, n’a pas quand il lit le même « moi » qu’un homme qui au temps de sa jeunesse a passé quatre ans dans la résistance ». Qu’est-ce qui donne à une pensée son allant et sa force, comment s’ordonnent les mots et les phrases pour conduire à cette forme aussi efficace qu’impalpable qu’est le style ? Quiconque a eu la chance d’entendre Vernant n’hésitera pas à donner une réponse sans appel, il y a une forme Vernant, une empreinte assurée, irréfragable, définitive qui permet même à partir d’un court fragment de le reconnaître, de l’identifier. Vernant était un orateur hors pair capable de s’adresser à des foules comme à des petits groupes, à des enfants comme à des étudiants , à des militants ou à des soldats. La prise de parole chez lui n’était pas une « captatio benevolentiae », elle ne captivait pas le public par des effets de rhétorique, c’était un acte efficace, ramassé qui s’installait tout de suite au centre, un parler haut et clair sans jamais être assertif ou autoritaire. Certes il n’a pas manqué dans sa génération et autour de lui d’hommes et de femmes capables d’exprimer avec force leurs idées et leurs convictions dans les épreuves de l’Occupation et les dures luttes sociales et politiques de l’après-guerre. Vernant est cependant un cas à part, lui qui a rejeté la voie toute tracée d’une carrière politique, voire militaire, pour revenir à la recherche dans un secteur aussi inattendu que les études grecques. Cependant le Vernant qui retourne enseigner la philosophie au Lycée Jacques Decour en 1946, le Vernant qui entre au CNRS en 1948, n’a pas abandonné l’action politique pour la seule activité intellectuelle. Rédacteur de politique étrangère du journal Action , collaborateur du centre de documentation des sciences humaines du CNRS, rédacteur du Journal de Psychologie, il passe par la dure école du journalisme et des comptes-rendus qui contribuent sans doute à transformer l’homme de parole qu’il était en homme de plume. De ces années-là, Vernant a toujours dit qu’elles furent pour lui fondamentales, qu’il se nourrissait du courant des idées et des livres comme « une éponge ». Chaque année pendant plus d’une décennie il publiera ainsi plus d’une dizaine de compte rendus qui couvrent aussi bien le champ de l’Antiquité classique que les sciences sociales. Cette studieuse « agogé » transforme ainsi l’homme d’action en homme d’écriture, le militant en savant, l’enseignant de philosophie adoré par ses élèves en un professeur dont le séminaire est suivi avec passion.
Vernant s’est beaucoup interrogé sur les rapports de la parole et de l’écriture, et il a tenté de donner une analyse convaincante des rapports instables qui unissent en Grèce l’oral et l’écrit . Les Grecs, il nous l’a enseigné, privilégiaient la parole avec tout ce qu’elle comporte d’échanges, d’improvisation et de vérité. L’écrit, les rouleaux de papyri, les inscriptions monumentales, les ostraka, relevaient d’une sphère plus contrainte qui renvoyait au savoir des philosophes et des savants, aux décisions de la cité, bref à ce qui donnait forme au lien social. Malgré cela, malgré l’énorme effort de dissémination de l’écrit et de mise en œuvre des connaissances, c’est la parole au bout du compte qui l’emporte dans ce qui est , selon le mot de Vidal-Naquet »une civilisation de la parole politique ». Vernant avait étudié de trop près les Grecs de l’Antiquité pour ne pas saisir la tension entre l’écriture et la parole dans sa pleine dimension créative, et c’est pourquoi, je crois, son usage de l’écriture est si maîtrisé et si abouti. De l’oral à l’écrit chez lui rien ne se perd, l’orateur accompli qui entraîne son auditoire vers une démonstration rigoureuse et toujours parfaitement agencée est un auteur limpide qui ramasse les données en des formules qui deviennent presque éponymes :
-« le mariage est à la jeune fille ce que la guerre est au garçon »
-« Regarder Gorgô dans les yeux c’est se trouver nez à nez avec l’au-delà dans sa dimension de terreur, croiser le regard avec l’oeil qui ne cesse de vous fixer est la négation du regard, accueillir une lumière dont l’éclat aveuglant est celui de la nuit » .
Dans ses articles Vernant part toujours d’un questionnement simple sur une figure divine ou héroïque, sur un concept qui structure la cité, il le définit, en cerne les contours puis le compare à d’autres faits de civilisation pour regrouper ses conclusions en quelques formules saisissantes. Ses textes sont la mise en forme d’un verbe efficace, solidement charpenté, mais qui use toujours d’un vocabulaire simple et d’une construction aussi sobre que son discours. Le rythme des paragraphes, l’agencement des arguments reflètent les périodes du discours, les scansions de la parole, la clarté des transitions. Cette rigueur, qui à l’oral prend souvent la forme d’une reprise des points saillants d’une leçon à l’autre, se retrouve dans le plan très structuré du texte, dans le soin attentif à la progression des arguments et à la lisibilité de la conclusion. Tous les auditeurs de Vernant ont un jour ou l’autre été surpris par sa façon de débrouiller, d’énoncer sans jamais simplifier les problèmes les plus difficiles, qu’il s’agisse de ses études sur la personne ou sur l’image . Pour entrer dans le laboratoire de son écriture, il faut l’avoir entendu reprendre l’exposé d’un étudiant ou le commentaire d’un auditeur. L’argument le plus complexe, l’exposé le plus désordonné, la formulation la plus erratique prennent dans la reprise de Vernant, toujours attentive et sympathique au sens étymologique, une sobriété et une intelligibilité dont l’auteur n’aurait jamais pu rêver. Vernant travaille comme un sculpteur qui enlève la matière superflue pour arriver à l’équilibre des formes. Par son attention à la pensée de ses interlocuteurs et son aptitude à dégager les idées-forces des débats et des échanges, il offre à tous ceux qui viennent l’entendre des outils qui transforment leurs travaux, qui ouvrent des voies et des points de vue jusque-là inaperçus, invisibles.
Ce qui explique l’écriture de Vernant, c’est cela : une empathie directe alliée à une maîtrise de l’enchaînement des idées qui font de son texte un discours, et de son exposé un texte. Ses manuscrits, écrits souvent d’un seul jet avec très peu de ratures, attestent de ce rare savoir-faire. Il savait le reconnaître chez les autres, comme il montre dans le portrait de son ami géorgien Marab Mamardachvili , dont après avoir esquissé la figure socratique il nous dit :
« Quand il parle, concentré, sans une note, il n’expose pas une théorie, il ne construit pas un système ni ne coupe les concepts en quatre… dans la salle de cours, Merab pense toujours haut, au fur et à mesure que cela lui vient, et les coups d’œil qu’il décoche en douce, de côté et d’autre, vers chacun de ses auditeurs, avertissent les ci-devant qu’il s’adresse à eux en personne dans leur singularité, pour qu’à sa suite » ils tendent le plus haut possible », à propos de tout et de rien ».
Dans ce portrait de Mamardachvili il y a du Vernant, mais à la différence de son ami ce dernier ne s’en est pas tenu à un magistère oral. Une long entraînement commencé par son travail à Action et continué au Journal de psychologie lui a permis de construire une oeuvre qui va en s’affirmant au fil du temps des Origines de la pensée grecque à Mythe et tragédie, et jusqu’à ses travaux les plus récents. Vernant ne programme pas son entreprise, pas plus qu’il n’ordonne ses cours suivant un plan préétabli. Il suit des lignes de pensée, des fractures, des projets collectifs qui tous sont formulés dans une langue et une approche qui donnent à son travail l’unité d’une œuvre :
« Si tant est que j’aie une plume , elle n’est sûrement pas autobiographique. Elle me tomberait des doigts à prétendre lui faire raconter le parcours de ma vie : comment en débrouiller les fils et à quoi bon ? Au reste parcourt-on la vie comme on fait d’une contrée dont on veut explorer le terrain tout au long ou comme on parcourt un livre, le feuilletant en diagonale, sautant des pages, pour s’en faire en hâte quelque idée, sans vraiment le connaître ».
L’autobiographie lui apparaît comme une introspection un peu vaine, comme un exercice qui ne se prête pas à l’écriture, une vie ramassée dans un livre peut confondre au lieu d’éclairer. Le récit peut conduire à obscurcir le trait par le fait même que le livre se prête aux courts-circuits, aux sautes d’attention ou d’intérêt. L’attitude de Vernant reflète celle des penseurs de la cité qui privilégient la parole face au marbre. Le poème de Simonide à Scopas qu’a si heureusement traduit et commenté J. Svenbro incarne sans doute l’idée que Vernant se faisait de l’identité singulière d’une destinée :
« Il est difficile de devenir un homme exemplaire dans la Mémoire des hommes, carré (tetragonon) pour ses bras, pour ses jambes et pour sa pensée »..
On voit l’idéal d’une statue sans défaut qui porte la pensée carrée, sans détour, réduite à l’essentiel qui est le tout.
Vernant, qui a tant consacré de son attention à la vie et à la biographie des autres, se refuse quand il s’agit de lui-même à se livrer à l’exercice de l’écriture. Il accepte par contre les questions, les dialogues avec ses amis, ses collaborateurs et les journalistes. Position sans doute liée à ce qu’il a nous a appris du kléos ; le héros peut raconter, témoigner mais il ne peut porter sur lui-même le regard de la cité … La vie d’un homme singulier est de l’ordre du narratif, de l’échange, de l’appel au souvenir, de la mémoire. Cela est objet de partage, mais non sous la forme fixe -empedon- de la stèle funéraire, bien au contraire, à travers la parole animée de l’échange. Vernant tient de son passé militant le refus des fétichismes, et par-dessus tout celui de l’écriture de soi. Pour lui, le travail intellectuel n’est pas le seul produit d’une aventure personnelle, mais la conséquence d’engagements, de débats, de discussions, par définition collectives. Quand il crée le Centre de Recherches Comparées sur les Sociétés Anciennes, il met au coeur du programme de recherches de grandes questions comme la guerre, la terre, la divination, le sacrifice, la mort, l’image, et sur chacun de ces thèmes il publie des recueils collectifs qui accompagnent ses travaux personnels et les traversent. Pratique héritée de Meyerson, et qui vient en ligne droite de l’Année Sociologique, ce type de travail a des conséquences évidentes sur son œuvre. Il ne se soucie guère d’y mette de l’ordre, il lui suffit de tracer un chemin, de donner voix à des influences multiples, mais en gardant toujours le cap d’une interrogation sur les rapports entre les œuvres et la société.
Le refus de l’autobiographie apparaît bien ici comme un principe de méthode. Vernant a écrit peu de livres mais publié de nombreux recueils :
« Un recueil, c’est un peu comme une vie : un bric-à-brac fait de pièces et de morceaux. Pourtant jusque dans le balluchon qu’un clochard traîne avec lui, et où l’on pourrait croire qu’il fourre tout ce qui par chance lui tombe sous la main, l’ordre qui préside à cet amas relève du choix autant que du hasard et, pour qui sait y regarder, il témoigne du profil et de l’itinéraire singuliers d’une personne. »
Ce recueil-là, où Vernant définit sa vie tendue « entre les deux pôles ennemis, mais ennemis intimes », du mythe et du politique, constitue sans doute l’une des clefs pour comprendre et entendre son œuvre. Dans le balluchon qui ne le quitte jamais, tant sa présence évoque tous ceux qui l’ont fait, tous ceux avec lesquels il a travaillé, tous ceux auxquels il a donné, Vernant conserve avec sa bonhomie naturelle le ciel de la Grèce, les pouvoirs magiques du conteur et l’exigence impérieuse du chercheur engagé . Voilà pourquoi ses textes ont la simplicité des paysages grecs qu’il aimait tant, la couleur joyeuse des débats sans relâche autour d’un verre de vin ou d’ouzo, et le sourire qui accompagnait cette double et affectueuse injonction : écoute voir…

(Texte préparé pour la journée Vernant Dedans-Dehors)

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