Une chaîne humaine de 1500 personnes contre un gigantesque projet de stockage d'eau

L’eau est un bien commun : un millier et demi de personnes se sont mobilisées le 11 novembre dans le Marais poitevin, pour protester contre l’accaparement de cette ressource par une minorité d’exploitants agricoles, au détriment de l’intérêt général et des milieux naturels. En cause, un projet de stockage géant de 19 réserves sur le bassin de la Sèvre niortaise.

Vue aérienne de la chaine humaine autour de l'emprise prévue pour la réserve d'eau 18 ha © Alain Buchet Vue aérienne de la chaine humaine autour de l'emprise prévue pour la réserve d'eau 18 ha © Alain Buchet
500 mètres, c’est loin. Là-bas au bout du champ, les silhouettes humaines sont plus petites que des brins d’herbe. 360 mètres sur 500 mètres, telles sont les mensurations imposantes de la parcelle qu’entoure la chaine humaine. À raison d’une personne tous les mètres, nous sommes plus de 1500. Il est 15 h 30, ce 11 novembre à Amuré, une commune de 450 habitants dans le marais poitevin. Le ciel est gris, le vent souffle. Sur la butte où se trouve le rassemblement, le parc naturel régional ressemble plus à un terrain d’aviation qu’à un marais : pas un arbre, la rase campagne. 

Même plus de maïs : il a été récolté il y a un mois. C’est pourtant l’un des accusés en cause dans cette mobilisation populaire. La chaîne humaine entoure une parcelle de 18 hectares, matérialisant ainsi l’emplacement d’un gigantesque projet de stockage d’eau de 800 000 mètres cubes, destiné à irriguer les cultures et en premier lieu, le maïs. Cette « bassine » est la plus grande d’un projet de 19 réserves que la Coop de l’eau des Deux-Sèvres, une société coopérative anonyme, prévoit de construire sur le bassin de la Sèvre niortaise afin de « sécuriser l’approvisionnement en eau des agriculteurs irrigants » en stockant 8 millions de m3. La facture prévoit d’être salée : 59 millions d’euros, financés à 70 % par de l’argent public, dont 28 millions en provenance de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne.

Le collectif Bassines non merci qui organise le rassemblement a réussi son pari : rassembler malgré le temps maussade un nombre suffisant de personnes pour manifester la résistance au projet. Un peu plus tôt, lors du point presse, des représentants de Deux-Sèvres Nature environnement, Nature environnement 17, la Fédération de pêche des Deux-Sèvres et l’APIEE avaient exposé les motifs de cette mobilisation, rejoints par Jean-François Périgné, vice-président national de la Confédération paysanne, également partie prenante de collectif qui rassemble en plus de ces organisations des citoyens et des élus.

Perchés sur des empilements des bottes de paille, les porteurs de mégaphones demandent de s’allonger à terre. Le ronflement d’un moteur se fait entendre : un ULM survole la scène, pour une prise de vues aériennes. Au loin, les gyrophares de la gendarmerie clignotent. Ils n’auront pas à intervenir : la manifestation se déroule dans le plus grand calme. Une demi-heure plus tard, les participants redescendront vers le village. Une partie prendra la route d’Épanne, un village voisin, pour prolonger la journée avec projection, débat et concerts. Un peu plus tôt, dans le cortège, Les participants se disent déterminés à se faire entendre : tous sont très sensibilisés, certains ont fait plus d’une heure de route pour venir, ce 11 novembre, dire non à ce projet. 

Odile vient de Surgères, située à 15 kilomètres dans le département voisin. Elle se dit « très choquée par la captation de cette ressource naturelle qui appartient à tous » et s’élève contre une agriculture intensive qui « défigure le territoire » avec des cultures inadaptées à notre région. Autre motif de désaccord, le financement public de ce projet. « Je ne peux pas cautionner le fait que mes impôts ou mes contributions partent pour des intérêts privés. » Sa prise de conscience ne date pas de cette année, raconte-t-elle : « Avant, j’habitais un petit village pas loin d’ici. Ma fille a eu à son anniversaire une canne à pêche. Nous sommes donc allées à une rivière qui passait dans la campagne. Il n’y avait plus d’eau, on était en mai. On regarde tout autour et ma fille me dit : il y a des trucs qui bougent. C’était des alevins qui étaient en train d’agoniser. A côté, il y avait une pompe, c’était pour la réserve d’un agriculteur qui était sur du maïs irrigué. Ma fille était très choquée de voir ces poissons agoniser pour irriguer du maïs. En tant que citoyenne, je suis contente de participer à un mouvement comme celui-là, de rejoindre un groupe de gens qui se mobilisent ici sur ce territoire. » Un peu plus loin, la parole de Fanny, 7 ans, lui fait écho. Elle est venue avec ses parents et grands-parents. ils habitent à Niort. Sa mère, Émilie, est née ici. Elle explique à sa fille l’importance des volumes d’eau prélevés. Fanny répond : « S’il n’y a plus d’eau, il n’y a plus de poissons. »

Patrice, 60 ans, vient aussi de Niort. « C’est tragique, déclare-t-il. Je ne suis pas sûr qu’ils (les exploitants agricoles irrigants) soient fiers de ce qu’ils font. Mon grand-père était agriculteur, il savait ce que ça voulait dire la noblesse de la terre. Eux, je crois qu’ils sont dans le système économique, rentabilité, productivisme. Ce qui leur importe, c’est leur réussite personnelle au détriment du vivre ensemble, du collectif. »

Tony est agriculteur dans le Marais, à Saint-Hilaire-la Palud. Il est venu en famille manifester contre un projet « qui est un non-sens à mes yeux, en tant qu’agriculteur et éleveur. » Pourquoi ? « L’eau est immobilisée par une minorité d’exploitants agricoles et financée par de l’argent public. » Plusieurs agriculteurs des alentours sont aussi présents.

Françoise vient du Mazeau, en Vendée, à 30 km de là. « On a les mêmes transformations de paysage, » note-elle. La bassine présente sur sa commune est plus petite -  150 000 m3 tout de même. « On voit que les arrêtés pour limiter la consommation d’eau sont pris de plus en plus tôt. Avant, c’était en juillet, maintenant, c’est dès le mois de mars ou avril. Ça impacte la population : on ne peut pas arroser son potager pour faire pousser ses tomates et ses salades, tout ça pour arroser des hectares de maïs ! L’eau, c’est un bien commun. On ne peut pas laisser une minorité s’approprier l’eau pour une agriculture qu’on ne défend pas non plus, qui présente une nuisance aussi d’un point de vue écologique. » Katia a fait le déplacement de Poitiers, à une centaine de kilomètres. Elle estime « inadmissible la construction de ces bassines. L’eau est un bien trop précieux pour la gaspiller. » Elle est venue avec Colette, tout aussi indignée. 

Dans le cortège, des personnalités politiques sont présentes : Delphine Batho, députée socialiste et ancienne ministre de l’Écologie. Françoise Coutant, vice-présidente de la Région, avec un groupe d’élus EELV. Des maires des alentours, comme Nicolas Gamache ou Sébastien Dugleux. Comme d’autres maires de communes concernées par le projet, il refuse de signer le permis d’aménager. Dans le vent, un petit groupe de trois personnes lancent des slogans à pleine voix « d’Amuré d’eau fraîche ! » « On en a ras les bassines ». Ce sont trois « crieurs » venus de Niort. Ils dénoncent « un projet pharaonique ». « On va projeter au sol ce que serait ce grand bassin rempli d’une eau qui serait enlevée à tout l’écosystème et aussi l’eau des nappes phréatiques », résument-ils. 

Ce n’est pas la balade nature organisée le matin même qui a démenti ses propos. Après la participation à la cérémonie patriotique devant le monument aux morts, Jean-Jacques Guillet, a guidé les visiteurs aux alentours du village maraîchin. À 63 ans, l’ancien maire de la commune durant 19 ans a le pas aussi alerte que le verbe. De fossés asséchés en haies taillées ras, le long d’anciennes prairies transformées en champ de maïs, la balade devient un triste état des lieux. La sécheresse qui dure et l’irrigation intensive intentée depuis plus de quinze ans marquent le paysage. À l’emplacement de l’ancien port, l’eau est au plus bas. Le lavoir est à sec. Sous des frênes têtards centenaires, trois barques noires patientent devant la cale. « Mais si vous y montez, vous restez collé au fond », prévient Stéphane, un habitant du village. Le long des chemins d’eau, les racines des arbres sont largement découvertes. Le Marais poitevin voit d’année en année ses prairies humides se réduire. La situation est critique : les terres en perdant leur eau s’abaissent. Tout un équilibre menace de s’effondrer. Stéphane vit à Amuré depuis 14 ans. « J’ai vu le maïs s’étendre. Avant, il était dans la plaine, mais pas dans la zone humide. Ça gagne toujours du terrain… La nature est en train de se modifier très vite. » Les maladies des frênes sont un signal d’alarme. Beaucoup d’habitants constatent la disparition des haies, des oiseaux, des insectes. Les modifications climatiques sont sensibles, avec des sécheresses de plus en plus fréquentes.

En mars 2017, l’enquête publique sur le projet de 19 réserves avait suscité près de 450 dépositions. La majeure partie d’entre elles alertaient sur la disproportion du projet au regard de la ressource disponible, déjà mise à mal. Les critiques portaient aussi sur le financement à 70 % public de ces réserves pour une minorité d’agriculteurs (11 %). Ainsi que sur l’accaparement d’un patrimoine commun, qui priverait de fait les autres agriculteurs, les habitants ainsi que la faune et la flore d’une ressource essentielle à la vie. La commission d’enquête avait cependant rendu en août un avis favorable. Suscitant début septembre la création du collectif « Bassines non merci » Le collectif avait déjà, fin septembre, organisé un rassemblement à Niort. Après la signature, en octobre, d’un arrêté interpréfectoral autorisant la construction des réserves, la mobilisation s’accentue. Ce 11 novembre, le Chant des partisans a retenti devant le monument aux morts d’Amuré. Comme un écho à la venue, quelques heures après, d’un millier et demi de personnes sur la commune. La profonde résonance suscitée par ce projet interroge des choix de société.

 

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