Journal d'une catastrophe annoncée

Journal d'une catastrophe annoncée est un blog créé le 12 février sur le site de la maison d'édition La nage de l’ourse. J’ouvre ce journal avec l’espoir, ténu mais tenace, que les forces de vie l’emporteront. Peut-être faudra-t-il en passer par la destruction pour renaître. Peut-être allons-nous vraiment tuer la beauté du monde, qui ne nous appartient pas mais qui nous est donnée jour après jour.

12 février 2019 - Préambule
Cela fait des années que les signes s’accumulent. Que les scientifiques alertent. Biodiversité, effondrement, extinction : mots généraux pour dire la disparition des sauterelles, des papillons, des grenouilles, des hirondelles, des alouettes, des rhinocéros, des tigres, des marais, des forêts et de ceux qui les peuplaient. Climat, réchauffement, CO2 : autres grands mots pour traduire fonte des glaciers, de la banquise, incendies, sécheresses, inondations, guerres, famines…
Il y a 10 ans, leurs yeux souriaient lorsqu’ils prononçaient ces paroles graves. Les faits, la vérité allait conduire les politiques à agir. Dans le même temps, de grosses et mâles voix ont tonitrué, se moquant de ces alarmistes. L’homme, responsable ? Quelle prétention ! Pendant la polémique, les oiseaux ont continué à mourir, les marais à dépérir, les glaciers à fondre, les miniers et pétroliers à extraire, les chimistes à inventer leur poisons, à les vendre pour que d’autres les répandent sur les terres, dans les eaux, les aliments…

Les scientifiques ont cessé de sourire. Les traits tirés, les cheveux plus gris, ils ne s’adressent plus seulement aux décideurs, dont ils ont éprouvé la vanité. Ils signent par centaines des cris d’alarme. Les faits sont têtus et la vie sur terre perd chaque jour des couleurs.
Pendant ce temps, les pillages continuent. Malheur à ceux qui s’y opposent, qui résistent ou dénoncent. Lorsqu’ils ne sont pas assassinés, ils sont matraqués, trainés au tribunal, emprisonnés ou condamnés à des amendes.

En France, les ministres de l’écologie démissionnent ou sont démissionnés. Ne restent que les borgnes au royaume des aveugles volontaires. On ne dit pas, d’ailleurs, écologie, mais « transition écologique ». Vaste blague. Les émissions de CO2 continuent de croître. Les consommations de pesticides aussi. Les oiseaux et les insectes continuent de disparaître. Les petits paysans aussi. On voudrait sauver le monde et son parachute doré. Réduire les émissions et rouler en SUV. Préserver la nature et ouvrir des Mac Do. Bronzer aux Antilles dans les hôtels de ceux qui les empoisonnent au chlordécone, tu déconnes ? Manger bio et pousser son caddy dans les allées du supermarché. Rester jeune et ignorer les 300 000 nouveaux cas de cancer chaque année en France.
Les fins de mois sont difficiles. Pas pour tout le monde mais presque. Il faudrait résoudre tellement de problèmes. Ne vous en faites pas : demain, on y repensera comme un paradis perdu. Celui d’une paix encore possible. D’une réparation encore à portée de main. D’un retournement encore jouable. Et qu’on a laissé passer, par abrutissement consenti.
Demain, quand les insectes seront encore plus rares. Quand les oiseaux des champs seront tous morts de faim, dans des champs aux terres stériles. Quand la fonte des glaces aura asséché les rivières et les fleuves. Quand la montée des eaux aura noyé les ports et les villes. Quand nos déchets auront fini d’intoxiquer les habitants des océans. Quand les réfugiés, ce sera nous et nos enfants, fugitifs pourchassés entre des murs gardés par des drones. Quand nos cœurs seront encore plus secs que les déserts que nous avons étendu sur terre.
Cela fait des années que je vois cela sans vouloir fermer les yeux, sans pouvoir faire davantage que mes actes : un livre, une maison d’édition, quelques engagement associatifs, les choix de vie et de consommation, actes d’amour et de vie, engagements quotidiens, si importants, si dérisoires. Quand je plonge dans les articles collectés, les informations recueillies depuis plusieurs années sont d’une cohérence effrayante. Parce qu’aujourd’hui encore, une information tombe, une de plus, j’ouvre ce journal d’une catastrophe annoncée. Plus personne ne peut dire « on ne savait pas ». On sait. On y va.
J’ouvre ce journal avec l’espoir, ténu mais tenace, que les actes qui se multiplient partout, les initiatives, les recherches, les solidarités, les créations, bref les forces de vie l’emporteront sur les forces de mort. Peut-être faudra-t-il en passer par la destruction pour renaître. Peut-être allons-nous vraiment tuer la beauté du monde, celle qui nous échappe, qui ne nous appartient pas et ne nous appartiendra jamais, mais qui nous est donnée jour après jour.
En l’ouvrant sur le site de notre maison d’édition, La nage de l’ourse, je souhaite que résonnent les chants oubliés.
Un jour, ou peut-être une nuit, il y a une vingtaine d’année, un poème m’est venu. Il m’apparait encore mystérieux, porteur d’une prophétie où se téléscopent passé et futur. Je l’exhume des pages d’un cahier, de la mémoire d’antique ordinateur, afin qu’il ouvre ce journal.

Nous sommes aussi les enfants d’un monde qui n’a pas existé
Un monde où les morts et les non-nés murmurent par milliers
lorsque le vent se plait à les écouter.
Sans le vent, nos paupières seraient si lourdes
Que nos yeux resteraient fermés à jamais.

21 février

Hier, en face de la gare de La Rochelle, un prunier, entouré sur deux côtés de murs d'immeuble, avait décidé de fleurir en dépit de tout. Aujourd'hui, les premières fleurs sont apparues aussi sur les pruniers du verger . Sur une branche encore nue, j'ai voulu cueillir le parfum de l'une d'elles : un jeune miel décidé m'a sauté aux narines. Le premier papillon de l'année a fait une apparition, ses ailes d'un jaune vert pâle dans le soleil. À part lui, peu d'insectes. Dans son livre Les arbres entre visible et invisible, Ernst Zücker avance que les plantes sont sensibles aux sons produits par les oiseaux et les insectes. Chants, vrombissements et bourdonnements aident les arbres et autres végétaux à accomplir les étapes de leur cycle et à se défendre contre les maladies. L'être humain aussi serait sensible à ces messages sonores, tout comme aux messages olfactifs des plantes. Plusieurs études permettent de le penser sérieusement. Dans l'appauvrissement global que nous subissons, cette information mérite d'être proclamée. 

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