Sur la plage de la Pointe-Rouge, dernière saison avant démolition ?

Marseille perd son âme !

 

Par Julien Vinzent de Marsactu

 


La ville de Marseille a lancé un appel d'offres pour l'exploitation de sept espaces sur la plage de la Pointe-Rouge. Ceux-ci correspondent à peu près aux terrasses de sept restaurants, qui doivent être démolies pour céder la place à des structures démontables, fruits d'une nouvelle politique littorale de l'État. Plongés dans leur saison estivale, les gérants craignent que ce soit la dernière.

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« Là on est en pleine saison, de toute façon je ne peux pas abandonner le travail ! » Gérant du Popeye depuis une trentaine d’années, Abraham Tachdjian n’était pas au courant de la parution mi-juillet de l’appel d’offres qui doit décider de l’avenir de son snack les pieds dans le sable. Alors que la saison balnéaire bat son plein, la ville de Marseille laisse jusqu’au 29 septembre aux restaurateurs de la Pointe-Rouge pour candidater à l’exploitation d’un des lots sur la plage, pour 1000 m2 au total.

Jusqu’à présent, huit établissements bénéficiaient d’autorisations d’occupation temporaire (AOT) d’un an, renouvelées année après année par l’État. Mais depuis 2010, celui-ci a entrepris de remettre au carré la gestion de son domaine public maritime, avec de nombreuses démolitions (lire notre article en 2015). Comme aux Catalans, la gestion sera ensuite concédée pour neuf ans à la Ville de Marseille, qui souhaite à son tour en déléguer une partie au privé (moins de 20 %, comme la loi l’impose). Avec une condition sine qua non, base de la nouvelle politique : tout, de la terrasse aux cuisines, doit être démontable.

Les sept lots proposés par la ville de Marseille

Fin juin, l’heure de la Pointe-Rouge est arrivée et les titulaires d’AOT ont reçu une mise en demeure de l’État de raser les avancées bâties sur la plage avant le 31 octobre. Adjoint délégué aux plages, Didier Réault espère toutefois que l’État leur laissera un délai de grâce, pour éviter « une saison blanche en 2018. Il nous faut une dizaine de mois pour finaliser cette procédure d’appel d’offres. Ce serait compliqué de demander aux candidats retenus de s’installer en l’espace de deux mois… »

« Ça va faire du bruit »

Au Marinella, Bernard Marty, président de l’union des métiers de l’hôtellerie et de la restauration (UMIH) des Bouches-du-Rhône, estime qu’« il n’y a pas d’autre alternative que d’y répondre. D’une manière ou d’une autre, les AOT sont derrière nous ». « On démolira, pour avoir le droit de postuler aux appels d’offres. Mais médiatiquement, ça va faire du bruit », prévient toutefois Cyrille Rebuffat, patron de l’Escale, qui affiche sur sa carte la pétition contre la démolition, qui approche les 10 000 signatures.

Une manifestation se prépare d’ores et déjà et l’UMIH, dont il préside la branche « saisonniers », ne désespère pas d’obtenir du nouveau gouvernement la suspension du décret « plages » de 2006, à l’origine de cette politique de gestion du littoral. « Que l’on protège le littoral en interdisant toute construction nouvelle, c’est très bien ! Mais que l’on détruise des établissements qui pour certains sont là depuis 50 ans, c’est enlever les repères socio-culturels des gens, argumente Cyrille Rebuffat. J’ai une mamie de 85 ans qui, en apprenant qu’on allait démolir, m’a dit « j’ai furé mon premier mec ici ! » »

La terrasse de l’Escale, mi bois mi sable.

« Il faut faire comprendre aux restaurateurs présents qu’on change un peu d’époque, répond Didier Réault, adjoint au maire délégué aux plages. Mais il y a aussi des avantages. Avoir une AOT d’un an, quand vous allez voir un banquier pour investir, ce n’est pas la même chose qu’un sous-traité de concession de 9 ans. » Du côté de Cyrille Rebuffat, on se dit déjà « heureux que ce soit la Ville de Marseille qui ait récupéré la concession, et pas Veolia comme à la Baule. Ça nous laisse un petit espoir de repartir… »

Mais lors de la concertation menée par la municipalité, sur la base d’un premier projet dessiné par le cabinet d’architecture Matonti, deux points l’ont hérissé. « L’État contraint à avoir une terrasse. Or, les gens veulent manger les pieds dans le sable. On a une offre qui colle à la demande », glisse-t-il, montrant sa terrasse vide, quand les tables en plastique installées sur le sable sont prises d’assaut. « Ça peut faire partie de la négociation, tempère Didier Réault. Celui qui va nous proposer des transats, des parasols et un service de petite restauration, on ne l’obligera pas forcément à avoir une terrasse. »

Une promenade en châtaignier

L’autre grief paraît plus épineux. Parmi les aménagements projetés par la Ville dans le cadre de la concession, le principal est en effet « l’allée des cabanons », une promenade en bois de châtaignier qui longera toute la plage en contrebas de la route. Or, les restaurateurs de la Pointe-Rouge ont leur cuisine sous le trottoir, qu’ils en soient propriétaires ou que ce soit via un bail commercial. Certains disposent même d’un escalier qui mène depuis la rue à leur restaurant, et non à la plage… « Quand on fait 200 ou 300 couverts, avec 16 personnes au service, il est impensable d’avoir une promenade entre nos cuisines et la terrasse », se désole Cyrille Rebuffat, qui dispose de 100 m2 sous la route.

L’allée des cabanons. Extrait du carnet de détails réalisés par le groupement Letoublou Dupouy / La Plage / CEC WRD.

« Ce n’est pas plus large que les arcades sur le Vieux-Port côté mairie », rétorque Didier Réault, un peu optimiste sur les mesures, la promenade faisant entre 3 et 7 mètres. L’élu ajoute qu’elle répond à « une demande forte de l’État de permettre l’accessibilité de la plage ». Celle-ci sera notamment améliorée du côté Sud, en même temps que la signalisation sur le cheminement à suivre depuis la navette maritime, « aujourd’hui illisible ».

Pacte de non-agression

Quoi qu’il en soit, « tout cela est basé sur un a priori de départ faux, qui est que celui est sera titulaire du lot est forcément celui qui a aujourd’hui le bail commercial ». Or, même si ceux qui disposent d’une cuisine sur place partent forcément avec une longueur d’avance, il n’est pas impossible qu’un restaurateur extérieur surgisse, voire un espace fitness comme le suggère un des visuels de l’appel d’offres.

Parmi les critères déterminants, il y aura bien entendu le montant de la redevance proposée à la Ville, composée d’une part proportionnelle à la superficie occupée et d’une part variable d’au moins 2 % du chiffre d’affaires. « Si je gardais la même surface, ce qui n’est pas le cas puisque la terrasse passerait de 270 à 180 m2, mon loyer serait multiplié par 5. Certes, il est aujourd’hui assez faible, mais c’est excessif », s’agace Cyrille Rebuffat.

O’Pedalo est régulièrement léché par les vagues. La ville de Marseille et l’État souhaitent voir le sable se réinstaller sur cette partie de la plage.

De là à miser sur plusieurs lots, au cas où, il y a un pas, que les restaurateurs de la Pointe-Rouge se sont – a priori – interdit de franchir. « On s’est regroupés, pour prendre conseil et aussi pour avoir une position commune », explique Bernard Marty. Mais l’avenir de l’un d’entre eux, qui n’était pas présent lors de notre passage sur place, s’annonce plus sombre : aucun lot ne correspond à l’emprise actuelle d’O’Pédalo, le plus au nord de la plage. « Il n’est pas compris dans la concession fixée par l’État, qui estimait qu’il n’était plus possible de continuer à exploiter un établissement à cet endroit. Ce n’est juste pas assez large. » Pour cette limite Nord, la Ville a d’autres plans, pour l’instant encore au stade d’études : « ré-engraisser la plage » et pourquoi pas façonner une continuité avec celle de la Vieille-Chapelle. Avec à la clé de nouveaux espaces à proposer au public, comme au privé.

 

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