« Ce souvenir champêtre reste bizarrement pour moi l’un des plus lumineux de mai »

Par Dominique Greusard, dit Dominique Sarr, 20 ans, en 3e année à la faculté de droit de l’Université Claude-Bernard, Lyon (Rhône).

En mai 1968, j’avais 20 ans et je finissais ma 3e année de sciences éco à la faculté de droit de l’Université Claude-Bernard, à Lyon.

Et je me souviens…

Fin avril, j’avais quitté l’agitation lyonnaise pour réviser mes exams chez mes parents, à Bourg. J’y lisais Le Monde et y voyais le journal télévisé le soir.

Peut-être dois-je commencer par me souvenir de ce que j’étais alors… Gaulliste, pour 1940 et la Libération, pour la décolonisation et la paix des braves… Je devrais dire que j’étais d’astiériste[1] : j’étais fasciné par le baron rouge et en plein accord avec son soutien de gauche à de Gaulle. Mon père était résistant et je retrouverais plus tard dans le grenier le numéro 1 des Cahiers de la Libération clandestins (1943), contenant entre autres le Chant des partisans. J’étais abonné à l’Événement, qu’Emmanuel d’Astier avait lancé en 1966.

Après une première année à Sarrebruck, j’avais – « évidemment » – adhéré à l’Unef [Union nationale des étudiants de France] dès mon arrivée à Lyon en 1966. J’étais bouleversé par le conflit vietnamien et je m’étais renseigné sur les Comités Vietnam de base (CVB) dont j’avais dû être informé par Le Monde. Or dans mon quartier – la Croix-Rousse –, œuvrait le seul CVB animé par un groupe ouvrier : des maos issus du CMLF [Centre marxiste-léniniste de France] de Claude Beaulieu et dirigés par un autodidacte doué d’un vrai charisme, Henri Leclerc : La Voix populaire. Quelques mois avant mai, j’avais commencé à militer au Comité, sans rejoindre pour autant « l’Organisation ». Mon ami Gérard et moi-même y étions les seuls étudiants ; il finissait sa seconde année, et nous échangions nos impressions sur le Comité et sur « l’Organisation », lui qui venait d’un milieu ouvrier et moi des classes moyennes.

Les premiers soubresauts de mai m’ont donc trouvé studieusement courbé sur mes cours d’économie politique et de statistiques : je les voyais au départ d’assez loin. Lorsqu’ils ont pris de l’ampleur, je me suis posé de plus en plus de questions : boucler mon année d’études ou suivre le mouvement était un débat cornélien. Il ne pouvait durer longtemps et, peu après le 15, je crois, j’avais rejoint Lyon et plongé dans le maelström de mai.

Du mouvement, je n’ai que des souvenirs épars : il m’avait échappé avant que je n’arrive à Lyon. D’autant plus épars que c’était à mes yeux sa principale caractéristique, loin d’un mouvement unifié visant à mettre en place des revendications ou des solutions : il y avait autant de « mais » que de participants à  « Mai ».

Les « gauchistes » que nous étions, la frange déjà très politisée avant mai, en formions non pas une avant-garde, mais une des colonnes, condamnant le système capitaliste et toutes les forces politiques qui le supportaient d’une manière ou d’une autre. Un grand nombre de nos collègues étudiants contestaient surtout l’Université et sa sclérose. Une autre partie y voyait surtout une formidable libération des mœurs, etc.

Alors, souvenirs épars…

Souvenir du foyer du restau U de la rue Paul-Bert, principal centre de contestation révolutionnaire depuis de longs mois et annonciateur de mai : nous y menions avec nos concurrents de l’UJCML [Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes] ou de la JCR [Jeunesse communiste révolutionnaire] des discussions enflammées devant un café, tandis que ses murs, et spécialement ses toilettes, s’y ornaient de slogans révolutionnaires : autour de l’inévitable « Il est interdit d’interdire », on pouvait aussi lire « Vivre sans contrainte et baiser sans capote », ou « Cours, cours, camarade, le vieux monde est derrière toi »…

Souvenir du bureau du doyen de Claude-Bernard, où je pénétrai quelques jours après mon retour dans ma fac occupée : quelques étudiants y jouaient aux chefs révolutionnaires et consultaient les dossiers ultrasecrets du doyen, mains gantées de blanc pour ne pas laisser d’empreintes. J’étais partagé entre l’admiration pour ces conspirateurs et le ridicule de la situation : on aurait dit Lénine revenant de Suisse et cherchant des preuves de la trahison de Kerenski…

Souvenir des assemblées générales où nous essayions, avec Gérard et le petit groupe d’étudiants d’extrême gauche que nous avions formé, de donner une conscience révolutionnaire à la masse des étudiants, il faut le dire assez perdus devant la multiplicité des offres politiques et des querelles pouvant rappeler celle entre la transsubstantiation et la consubstantiation de l’eucharistie…

Et notamment, souvenir de cette assemblée générale d’après-mai où notre révolution aboutissait à la décision de rapprocher l’institution et l’enseignement universitaires des besoins de l’industrie, pas vraiment socialisée. J’étais toujours partagé. Notre mai était d’un côté trahi, et d’un autre il accomplissait sa mission historique : adapter des institutions vétustes à un monde en mouvement.

Ce fut certes, avec Grenelle, un de ses résultats concrets les plus importants, mais le changement d’époque imposé par Mai 68 est à mes yeux ailleurs : dans nos consciences et dans nos cerveaux. Plus rien, jamais, pour nous, pour tous ceux qui avaient, chacun à leur manière, traversé mai ne serait comme avant, dans leurs études, dans leur travail ou dans leur famille. Le vent de la liberté était passé par là et nous avait emportés.

Souvenir aussi de Françoise, étudiante issue de la grande bourgeoisie lyonnaise, dont j’étais très amoureux et que j’étais miraculeusement parvenu à approcher, et même à me rendre sensible malgré ce qui nous séparait (elle avait dû m’expliquer pourquoi les siens nous appelaient des lopros – verlan de prolos, histoire de ne pas se salir la bouche…) : je l’avais vue un jour sur le perron de la fac de droit, moi l’occupant, elle furieuse de ne pouvoir passer ses examens… Notre idylle était emportée par la révolution – ce qui ne faisait qu’anticiper un constat d’impossibilité.

Souvenir des jardins de la fac de lettres voisine, livrés aux émeutiers et aux couples d’amoureux, où j’étais moi-même ému par une adorable lettrée, mais que, libération sexuelle ou pas, pour rien au monde je n’aurais osé aborder… Ce souvenir champêtre reste bizarrement pour moi l’un des plus lumineux de mai.

Souvenir de la grande manif – parmi tant d’autres, même si Lyon n’était pas Paris – du pont Lafayette. Celle-ci reste gravée dans ma mémoire, jusqu’à sa date, le 24 mai, et je ne l’oublierai jamais. J’avais entendu à la radio qu’il se passait quelque chose et avais demandé à Gérard de me prêter pour y filer son vélo – que je m’y suis fait voler. Je n’ai guère pu approcher le pont, mais je voyais bien que les manifs bon enfant des jours précédents avaient fait place à des actions violentes. Mon souvenir est dominé par la fumée et le vacarme qui perçaient la nuit. Des rumeurs circulaient et, rentré sur la Croix-Rousse, j’en eus la confirmation à la radio : des manifestants avaient jeté un camion sur les policiers qui barraient le pont et un commissaire avait été tué[2]. Cela avait cessé en un instant d’être un jeu. Nous avons parlé les jours suivants avec Gérard de cette mort. Nous savions peu de choses, je ne savais donc guère que penser et bien sûr je n’aurais pas voulu paraître contre-révolutionnaire. À ma grande surprise, Gérard, pourtant dur parmi les durs, manifestait une tristesse non dissimulée, tant pour lui que pour le mouvement : « Il est mort pour rien », conclut-il. Il avait évidemment raison : la mort du commissaire Lacroix n’a sûrement rien apporté à mai, qu’une vie fauchée et la douleur de ses proches.

Souvenir encore des élections au Conseil d’université (?) appelé à mettre en œuvre après l’effervescence de mai les changements obtenus. Nous les boycottions bien sûr, quand nos ennemis intimes de la FGDS à l’UNEF, André Vianès et Jean-Jack Queyranne – eux promis à un bel avenir politique… – les défendaient fermement. Leur slogan de « participation critique » ne voulant littéralement rien dire à mes yeux, j’avais découpé un bandeau le portant pour le recomposer en « Oui à la criticipation partique ». Jean-Jack Queyranne l’avait remis dans l’ordre initial, sans agressivité mais non sans l’élégance que je lui reconnaissais volontiers.

Là se referme mon carnet impressionniste de gaulliste sur les barricades. J’ai achevé mes études pour ne pas décevoir mes parents, j’ai fini par adhérer à La Voix populaire, avant que nous, sa majorité, ne l’autodissolvions quelques années plus tard pour ouvriérisme, je me suis « établi[3] » quelque temps en usine – expérience à laquelle je dois beaucoup de ma compréhension du monde, même si mes collègues ouvriers, eux, ne comprenaient décidément rien à ce zombie qui travaillait avec eux –, avant de faire mille autres métiers.

Je me suis souvent demandé ensuite de quoi Mai 68 était le nom, ce mai dont j’avais été un acteur impliqué et dépassé, parmi d’innombrables autres : comment faire le tri entre ses multiples composantes et ses multiples résonances ? J’ai fini par me faire une réponse avec le temps, ma réponse personnelle. Mai me semble avoir été à la fois le dernier des grands mouvements ouvriers du XXe siècle, leur baroud d’honneur, même s’il fut initié et porté par la plaque sensible de la société que nous, étudiants, étions ; et le premier des grands mouvements sociétaux de la charnière XXe-XXIe siècles.

En un sens, la chute du mur de Berlin et le mariage pour tous étaient – de très loin – déjà en germe dans un mouvement que ses participants n’étaient pas forcément les mieux placés pour comprendre alors.

[1] Référence à Emmanuel d'Astier de La Vigerie, « gaulliste de gauche ».

 [2] Tout le monde est resté convaincu que ce policier avait été tué par le camion, jusqu’au procès de Michel Raton et Marcel Munch, tenu en septembre 1970. Des témoignages ont alors indiqué que le camion s’était arrêté avant le cordon de police ; l’interne qui a reçu le commissaire Lacroix a en outre affirmé qu’il avait été victime d’un infarctus et que c’est lui qui lui avait cassé les côtes en tentant de le ranimer. Deux experts jugeaient impossible un enfoncement de la cage thoracique par cette manœuvre, mais les deux inculpés ont été acquittés.

[3] À partir de 1967, sous l’impulsion des organisations maoïstes, le mouvement d’établissement fait entrer dans les usines des centaines de militants étudiants.

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