« Comme une délivrance »

par Luc Delasausse, 19 ans, préparationnaire en « maths-sup », lycée technique public de Reims (Marne)

J’avais 19 ans lorsque se déclenchèrent les « événements » de mai 1968. J’étais interne au lycée technique d’État de Reims, étudiant en classe préparatoire aux grandes écoles. Mon dortoir était situé au-dessus de la salle où fut signée la première capitulation de l’Allemagne nazie le 7 mai 1945.

Interne en lycée, je l’étais depuis quatre ans pour la simple raison que les transports scolaires étaient inexistants à l’époque. Je vivais enfermé entre quatre murs gris pour une durée de plus en plus longue à mesure que mes études m’éloignaient du domicile familial : en seconde, je pouvais rentrer chez moi chaque fin de semaine. Puis ce fut toutes les trois semaines en première et terminale. Et, poursuivant des études supérieures, je ne revoyais ma famille qu’à l’occasion des vacances scolaires. Mais l’éloignement n’était pas la seule cause de mon enfermement. Les voyages sont chers et le coût des études pesait lourd dans le budget de mes parents. En effet, je faisais partie de ces petits 5 % d’enfants d’ouvriers accédant à l’enseignement supérieur. Il semble d’ailleurs que, depuis cinquante ans, ce pourcentage n’ait pas (beaucoup) progressé.

La vie en internat à cette époque est certainement difficile à imaginer par la jeunesse actuelle. Nous passions notre vie entre les murs du lycée. Les surveillants étaient omniprésents et, bien qu’étudiants eux-mêmes, nous n’entretenions aucun lien avec eux. Ils se montraient sévères et punissaient facilement par crainte de perdre leur autorité pour la plupart et, pour certains, par pur sadisme. Nous dormions dans des dortoirs de quarante à soixante lits sans aucune intimité. Le surveillant allumait les lumières à 6 heures et faisait sonner ses clés sur le montant du lit des récalcitrants. Mon lycée de seconde ne disposait pas d’eau chaude et, une fois par semaine, nous nous rendions aux douches municipales. Les journées étaient partagées entre les cours, les heures d’études et les récréations passées à marcher de long en large dans la cour. Les entrées en cours, en étude, au réfectoire ou au dortoir se faisaient en rang et après avoir obtenu le silence. Le jeudi après-midi nous partions en sortie surveillée. En rang par deux et accompagnés de l’incontournable surveillant, nous nous rendions dans un parc où nous pouvions nous ébattre. Certains jours de pluie, un surveillant particulièrement audacieux (ce n’était pas sans risque pour lui) pouvait nous faire entrer dans un café où nous nous défoulions au baby-foot. Le dimanche après-midi, sortie libre de 13 h 30 à 17 heures. La durée de cette sortie était calculée pour que nous puissions assister à la séance de cinéma de la ville. Si les élèves « collés » étaient autorisés à sortir, ils devaient rentrer une heure plus tôt ce qui leur interdisait le cinéma. Lorsque La vingt-cinquième heure – le film d’Henri Verneuil tiré du roman de Virgil Gheorghiu – est sorti, notre professeur de philosophie dut âprement négocier auprès du surveillant général pour allonger cette sortie car la durée du film dépassait les normes habituelles. Lorsque nous quittions le lycée pour rejoindre nos familles, nous passions (toujours en rang) devant le surveillant général qui s’assurait que nous portions une cravate et que la longueur de nos cheveux était « décente ».

Lorsque je suis entré en « maths-sup » à Reims la discipline s’était légèrement assouplie. Mais les portes du lycée étaient toujours fermées et nous nous autodisciplinions, plongés dans le travail scolaire du lever au coucher.

Dans ce contexte, les événements de Mai 68 furent pour moi comme une délivrance, une pluie d’orage après une journée caniculaire, un vent de liberté. Les portes du lycée restent ouvertes en permanence. Plus un seul surveillant dans notre entourage. La plupart des professeurs approuvent le mouvement et sympathisent avec les élèves. Nous sommes tous dans la rue. Nous rencontrons des étudiants en médecine, en sciences, en littérature, en droit… Des discussions s’engagent partout et avec tous. Je découvre la ville. La parole se libère et souvent me semble folle, y compris la mienne. Je défile, je crie avec d’autres, je chante. Poing levé, des ouvriers semblables à mon père, saluent nos cortèges. La liberté, l’égalité et la fraternité prennent du sens et se vivent à chaque instant.

Le pays était paralysé par les grèves : plus de transport, plus de services postaux, plus de banque… ; et en conséquence, plus d’argent. Il me fallut mettre un terme à ces journées libres et folles. Je pris mon sac et je fis de l’auto-stop pour rejoindre ma famille. La fraternité n’est pas un vain mot : malgré la pénurie de carburant et malgré le climat de peur distillé par certains milieux, je n’eus aucune difficulté à rejoindre mes Vosges natales par de multiples petites routes de campagne. Je garde de ce voyage un souvenir ému, une apothéose à ces semaines de liberté.

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