« Direction Pontoise, pour intervenir à Paris »

par Alain Baillon, appelé du contingent au 7e régiment de chasseurs à Arras (Pas-de-Calais)

En mai 1968, j’étais sous les drapeaux, j’effectuais mon service militaire de 16 mois au 7e chasseurs à Arras. Au moment des événements, un samedi de mai 1968, je suis de garde du samedi 18 heures, au dimanche 18 heures. Mes camarades sont partis en permission du samedi 11 h 30 au lundi 7 heures. D’un seul coup, ceux qui n’avaient pas passé le poste de garde à 12 h 30, se sont retrouvés, bloqués dans la citadelle, toutes les permissions annulées. Après mon service de garde le dimanche à 18 heures, je bénéficiais d’une permission de spectacle jusqu’à 7 heures. Celle-ci étant annulée, j’ai fait le mur. Absent au contre-appel, vers 3 heures du matin je suis passé en conseil de discipline, déserteur en temps de paix (10 jours d’arrêt avec sursis). Quelques jours plus tard, quand le général de Gaulle s’est sauvé à Baden-Baden sous la protection des généraux, plusieurs escadrons du 7e chasseurs sont passés chez l’armurier pour prendre leurs armes, et comme munitions des balles réelles. Direction Pontoise, pour intervenir à Paris. Heureusement cela n’a pas été nécessaire. Par contre, dans tout ce qui a été dit, écrit, les reportages, les documentaires et les débats sur mai 1968, personne ne parle des troupes massées en périphérie de Paris, prête à intervenir. Pendant cette période trouble de quatre à cinq semaines, nous restions consignés à l’intérieur de la caserne. Le Canard enchaîné était interdit, le courrier partant et entrant était ouvert, et Radio Caroline émettant des sous-entendus ne faisait pas plaisir aux gradés, donc interdiction de l’écouter. De plus à Arras il y avait beaucoup de sursitaires et des soutiens de familles. Les sursitaires acceptaient le fait d’être consignés. Les soutiens de famille ne pouvant rejoindre leurs proches, les gradés leur lavaient le cerveau, leur faisant croire que les grévistes et manifestants étaient fautifs. Les quatre semaines s’écoulèrent normalement, sans incident et fin juin la vie normale de militaire reprit son cours. Mi-octobre, je fus libéré, j’entrais dans la vie active, avec une vision totalement différente de la société.

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