«Les événements nous ont fait oublier le match»

Par Michelle Destour, 22 ans, secrétaire d’intendance auxiliaire au collège d’enseignement technique de Chambon-Feugerolles, Saint-Étienne (Loire)

Je viens d’avoir 22 ans. Je suis mariée depuis 6 mois avec Henry qui est à la fois étudiant en Histoire et surveillant d’externat et nous habitons Saint-Étienne (Loire). Je suis titulaire d’un baccalauréat littéraire que j’ai préparé dans un lycée de la ville. Depuis deux ans, j’effectue des suppléances dans l’Éducation nationale et au mois de janvier 1968, j’ai obtenu un poste secrétaire d’intendance auxiliaire au collège d’enseignement technique, boulevard Lénine, au Chambon-Feugerolles.

Je n’ai pas de groupe personnel d’appartenance, mes amis se sont éloignés essentiellement pour poursuivre des études. Je fréquente le monde étudiant dans lequel mon mari évolue. J’assure avec conscience mon travail puisque je suis payée pour le faire mais je le fais sans conviction ni attachement. Fille d’ouvriers – mon père a été résistant, ma mère est d’origine espagnole – j’ai avec mes parents des liens forts d’affection et de loyauté mais j’ai toujours souhaité échapper à leur condition, en particulier à celle de ma mère restée au foyer. Je suis convaincue que quelque chose doit se passer qui lèvera le couvercle que font peser sur la jeunesse la religion catholique, le Parti communiste et l’autorité des hommes.

Je ne suis pas novice en politique : j’ai milité quelques mois à l’Union des étudiants communistes (UEC), de novembre 1964 à février 1965, dont j’ai été exclue, pour déviationnisme, m’a-t-on affirmé. J’ai cherché alors à connaître ceux dont on m’a accusée d’être proche et j’ai eu des contacts épisodiques avec la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR). Mon mari, qui s’est rapproché du groupe Voix Ouvrière, les aide à distribuer des tracts à la sortie des usines mais ne réussit pas à y trouver sa place ; je les trouve sectaires au sens strict du terme et leurs discours surannés me stupéfient : leur première affiche que j’ai lue porte le texte de Blanqui, « Qui a du fer a du pain ! » Nous restons cependant en contact avec eux durant tout le printemps. Les échos des événements parisiens nous parviennent par la radio, les journaux et circulent dans les cafés que nous fréquentons : Les Canonniers, proche de la fac de lettres et rendez-vous favori des partisans de la contestation, Le Ping-Pong Bar, rue Basse-des Rives.

Le matin du 6 mai, je me rends à mon travail en bus. Au Chambon-Feugerolles, sur la passerelle qui enjambe la voie ferrée, je croise un groupe d’élèves qui s’en retournent et m’interpellent : « C’est la grève, on s’en va tous… Venez avec nous ! » J’avance jusqu’au collège qui semble agité de mouvements divers : des élèves dans la cour ne veulent pas rejoindre leur classe et les profs s’interrogent sur la conduite à tenir, aucun mot d’ordre de grève n’ayant encore été lancé. Quant à moi, ma décision est prise mais il convient d’en aviser l’intendant. Ce dernier, officier de l’armée de terre a, comme beaucoup de militaires retraités, rejoint les cadres administratifs de l’Éducation nationale. Je partage avec lui et une autre employée un open space avant l’heure, meublé de casiers métalliques et de meubles en bois où la comptabilité s’écrit à la main et au papier carbone. Très grand, très digne, il évoque souvent ses campagnes et ses casernements, un séjour en Prusse orientale étant sans doute son souvenir le plus prégnant. Ayant été confronté à bien pire, il me laisse déclarer avec éclat ma solidarité avec les étudiants et ma décision de cesser immédiatement le travail alors qu’aucun ordre syndical n’est lancé. Il me met en garde contre les possibles retours de bâtons du Rectorat et insiste sur les pénalités financières auxquelles je m’expose. Le ton est ferme mais son regard est moins indigné que celui de ma collègue, bien décidée pour sa part à continuer le travail.

Si je ne sais pas vraiment si j’ai rendez-vous avec l’Histoire, je suis bien aise de retrouver tout simplement une liberté de mouvement et de parole. Je garde au fond de moi les récits de mes parents sur la guerre de 39-45, les souvenirs douloureux de celle d’Algérie où deux de mes cousins sont partis ; j’ai été marquée par les émeutes raciales aux États-Unis et la présente guerre du Vietnam. Les journées qui vont suivre sont l’expression de tous mes ressentiments et de ma révolte contre un monde trop vieux.

Le 7 mai à 18 heures, les étudiants stéphanois sont très nombreux dans la salle Sacco-Vanzetti à la Bourse du Travail pour un meeting de l’AGESE-Unef tenue par l’Union des étudiants communistes. Quand la présidente Michèle Pinos affirme que « le mouvement étudiant stéphanois n’est pas favorable à la grève », c’est un tollé général et, du fond de la salle, j’approuve ce joyeux tapage. La grève est déjà effective à l’École nationale d’ingénieurs de Saint-Étienne et à l’IUT et Henry Destour et Christian Forestier – alors professeur à l’IUT – vont lui apporter vigoureusement la contradiction. L’UEC s’incline et propose une grève de deux jours, votée à l’unanimité. Mais chacun sait que les digues sont rompues et que le mouvement n’est pas près de s’arrêter.

Les réunions et manifestations vont se succéder et je participe à toutes, dans le temps si frais, si pluvieux de ce joli mois de mai. On crie, on chante surtout « l’Internationale » et le soir à la maison on écoute en boucle les Américan Favorite Ballads de Pete Seeger, Bob Dylan et Hugues Auffray. Car pour moi, dès le début des années 1960, c’est aussi autour de la musique et des chansons américaines, anglaises, françaises, de rock, de folk, de blues, que la jeunesse internationale forge son identité. L’engouement général pour la révolution m’étonne et me ravit comme si je partageais enfin un secret bien gardé. Les étudiants occupent les locaux universitaires – ceux de la rue Francis-Baulier sont couverts d’affiches manuscrites et de tracts – et les discussions et autres débats se poursuivent jusque tard dans la nuit, mais le soir je préfère regagner mon domicile. J’assiste à des assemblées générales dans l’amphithéâtre de la rue Tréfilerie où s’expriment surtout les garçons, les filles beaucoup moins. J’entends cependant ces dernières intervenir sur la nécessaire transformation du collège universitaire en véritable faculté, les gars gardant la haute main sur des discours qui se veulent plus politiques. Un responsable de l’UD-CGT intervient un jour à la tribune et, nous appelant à plus de réalisme, dresse le tableau d’un prolétaire si heureux le dimanche de pouvoir enfin manger du poulet ; son propos m’afflige d’autant que chez moi ma mère, qui a souffert des restrictions pendant la guerre, a toujours mis un point d’honneur à préparer une nourriture abondante au quotidien. Avec Voix Ouvrière, l’attention est portée exclusivement aux ouvriers : Henry va discuter dans les usines occupées, aux Forges de Saint-François en particulier où la CFDT est bien implantée et pas sectaire ; je ne le suis pas. Je suis la première de toute ma famille à ne pas devoir travailler à l’usine, je ne tiens pas à m’en approcher, ni pour me mettre à genoux, ni pour donner des leçons. Je me dis en souriant que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes mais plus certainement, dans mon inconscient, je pense que l’heure de la révolution n’est pas encore venue.

Depuis le début du mois, notre 4L est immobilisée par une réparation suite à l’absence de pièces de rechange et le reste avec la pénurie d’essence. Nous reprenons nos habitudes d’enfance et d’adolescence et, comme tout le monde, nous marchons. À pied, de jour comme de nuit, souvent sous la pluie, dans une ville désertée par les voitures. À la maison, nous ne disposons ni de téléphone ni de télévision. Pendant trois semaines, je n’ai pas de contact avec ma famille domiciliée à Rive-de-Gier (Loire) à 25 km. J’apprends quand le mouvement se termine, que mon père et mon frère de 19 ans, salariés à la verrerie BSN, ont participé à l’occupation de l’usine.

L’entrée massive des ouvriers dans le mouvement a décuplé nos ardeurs militantes et la manifestation la plus importante est bien sûr celle du 13 mai qui réunit 15 000 personnes. Mais le 15 mai, en fin d’après-midi, des rumeurs circulent d’une manif gigantesque en train de grossir aux abords de la gare de Châteaucreux. On s’interroge quelque peu, prêts à accourir ; notre élan tout révolutionnaire est vite brisé quand nous comprenons que l’ASSE – que la plupart d’entre nous supportent et admirent –, rapporte la Coupe de France dans une ville déchaînée par l’enthousiasme. Plus de 60 000 personnes acclament le passage de leur équipe dont seul le buteur Rachid Mekhloufi est absent, « trop modeste » diront les journaux. Quant à nous, les événements nous ont fait oublier le match.

La reprise en main du mouvement par les appareils syndicaux et politiques, l’approche des élections, la répression policière multiplient nos interventions. Le 12 juin, 14 organisations d’extrême gauche, dont Voix Ouvrière, sont dissoutes. Une réunion, à laquelle nous sommes conviés, se tient au Guizay, sur les hauteurs de Saint-Étienne, dans le plus grand secret. Nous sommes sans grande appréhension, les actions de Voix Ouvrière se sont limitées à des discussions et à des distributions de tracts, ces derniers ne devant d’ailleurs jamais être conservés au domicile du diffuseur. Après quelques consignes de sécurité, la dispersion intervient rapidement. Au dernier moment, un militant parisien se détache du groupe peu porté par essence à l’humour et à la dissipation et dit en riant : « Au fond, j’avais toujours rêvé de mener une vie dissolue… ». C’est sur cette déclaration que nous mettons un terme définitif à nos relations avec Voix Ouvrière.

Je ne reviens au bureau que le 13 juin. Un chèque d’avance sur mon salaire m’attend puisque les grèves ont retardé le versement habituel. Je serai rémunérée pendant toute la période et les accords de Grenelle m’ont même octroyé une augmentation de salaire de plus de 20 %. Je ne manque pas de le claironner à mon chef de service qui reste impassible et me fait remarquer que les vacances sont terminées. Ma collègue courroucée baisse la tête. Je replonge dans la comptabilité, les congés d’été ne sont plus qu’à une quinzaine. Ma véritable vie militante commencera quelques semaines après la rentrée, dans les Cercles Rouges.

 

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