« Libre, enfin »

par Catherine Pret, étudiante en lettres modernes à Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime)

Je ne me souviens pas très bien mais reste le souffle, le vent qui bouscule, qui emporte les poussières du « vieux monde » quand on a 20 ans, l’esprit, l’âme, la vie devant.

Le quotidien était de l’instant.

En sortant de cours, l’esplanade, les pelouses remplies d’étudiants. La grève est déclarée, l’arrêt des cours. Je ne ferai pas mon exposé. Ouf ! Soulagement.

C’est comme si on avait attendu ce moment, qu’il arrivait comme prévu.

Josette et moi, à l’inscription à la fac, nous étions deux filles chapeautées par nos parents, instituteurs, pour qui notre entrée en fac était une promotion, la chance des enfants sur les parents, leur fierté et leur crainte aussi. Et nous, nous rêvions de cette séparation, de cette liberté accordée. Pour nous les études étaient un tremplin vers la liberté. Mais difficile émancipation pour moi, encore un fil à la patte : mes parents refusant de louer une chambre universitaire puisque leurs amis en avaient une de libre laissée par M. F. partie vivre en Allemagne. Bref, ce n’étaient pas les études qui nous attiraient mais vivre notre vie, singulière.

Les autres, on cherchait à les rencontrer depuis le premier jour. En fait, c’était ça qu’on était venu chercher, parler et vivre avec ses semblables. Et les cours ne permettaient pas cette rencontre. Fort était le désir de l’autre, de l’inconnu.

Entraînées dans les AG dans les amphis bondés, enfumés où des leaders déjà se dégageaient de la masse. Ils se succédaient, on les écoutait exposer leurs points de vue. Filoche aux yeux bleus ; Laumonier solide comme un roc ; Rita d’allure masculine mais occupant une place à part entière ; les militants de l’Unef[1] ; les lambertistes[2] ; Arroyo, excellent pianiste, nous entraînaient dans leur courant.

Les réunions se succédaient : comment veut-on apprendre ? Plus de cours magistraux, plus de latin obligatoire en Lettres modernes. Davantage de pluridisciplinarité. Mme Beck nous enchantait en mêlant musique et arts aux textes littéraires. La littérature comparée était aussi une découverte. On avait envie de mieux comprendre, d’en savoir plus et mieux.

La première manif. La pluie mais l’enthousiasme. De retour chez les Raoult, j’étais un peu honteuse de mes collants maculés d’éclaboussures, mais ils me demandent comment ça s’est passé. J’explique. Le dialogue se noue. Un soir, ils m’invitent à manger avec eux pour partager ce qui est en train de se passer.

Eux aussi seront en grève, les écoles fermées.

Plus d’essence, plus de cars, plus de trains. Josette ne peut rentrer chez elle, elle vient avec moi à Petit-Couronne. Le soir, on écoute, l’oreille sur le transistor caché sous les draps, le déroulement des événements à Paris, les barricades, les pavés, on aimerait y être. Dans cette ferveur. La Sorbonne, l’Odéon occupés. Une révolution culturelle. Des slogans : « L’imagination au pouvoir ! »

Tous les jours, à Mont-Saint-Aignan, j’achète les journaux, je lis l’Enragé, les tracts ronéotés ; les murs sont couverts d’affiches sérigraphiées. Le midi, au Resto U, on fait la queue, on discute autour des tracts. Les faf d’Occident de la fac de droit, leur fief, menacent. Les militants s’affrontent. Dans le resto du Panorama, chacun a plus ou moins son coin.

Josette rencontre Jean-Paul. On se voit moins.

Un jour, je pars en stop avec Marie-Thérèse P. pour Le Havre. On va visiter le musée : expo Fernand Léger. On adore. Un tour sur la plage et retour. Ce sera une des seules fois de ma vie où je ferai du stop.

Qu’a-t-on appris ? À réfléchir sur ce que l’on souhaitait pour notre vie, pour notre vie en société, notre rapport aux autres.

La République ne nous suffit pas. Plus de démocratie, plus de Révolution. De l’insoumission avant l’heure du XXIe siècle.

Le Deug en poche, pour avoir mon indépendance, c’est-à-dire quitter au plus vite la chambre que des amis de mes parents leur avaient proposée, je louerai une chambre aux murs moisis, avec w.-c. dans le couloir, pas de douche, juste un évier… Mais libre, enfin.

 

[1] Union nationale des étudiants de France.

[2] 9. Courant révolutionnaire trotskiste fondé et dirigé par Pierre Lambert, de son vrai nom Pierre Broussel.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.