« Qui ose dire que le baccalauréat a été donné cette année-là ? »

par Monique Feuvre, 17 ans, terminale, lycée public de Saint Amand-Montrond (Cher)

Un mouvement de fond inexorable se mettait à ébranler toutes les couches de la société patriarcale figée de la France des années 1960.

Au lycée également, les choses commençaient à bouger au cours de l’année scolaire 67-68 et, à compter du troisième trimestre, les internes ont enfin obtenu l’autorisation de sortir de l’établissement le jeudi après-midi. La population saint-amandoise avait enfin le plaisir de voir déambuler dans ses rues de petits groupes de filles d’un côté, de garçons de l’autre, enfin libérés de leurs blouses hideuses. Des plaisanteries douteuses fusaient de part et d’autre avec des clins d’œil appuyés parfois en direction de l’une ou de l’autre. Quelques couples commençaient à se former très discrètement par crainte des quolibets des comparses.

La chanson de Brassens « Les amoureux des bancs publics » illustre bien l’opprobre des « gens honnêtes » vis-à-vis de l’affichage public de ses choix amoureux.

Et puis pour pouvoir vraiment profiter de cette liberté toute nouvelle, encore fallait-il savoir l’utiliser à bon escient et il y eut quelques dérapages !

Deux jeudis d’affilée, les garçons sont rentrés d’un pas chancelant, l’haleine forte, le verbe haut, ne laissant aucun doute sur leur activité favorite de l’après-midi ! Retenus en colle le troisième jeudi, ils ont eu tout le loisir de méditer sur les inconvénients de leur état d’ébriété avancé !

Nous les filles, savions mieux sauvegarder cette denrée rare. Les heures de sortie passaient vite entre les essais de fringues et de maquillage à Prisunic, les hésitations entre les différentes couleurs de vernis à ongle, pastel ou rouge flamboyant pour celles qui avaient à la fois les moyens de les acheter et qui osaient s’afficher avec. Pour les autres dont je faisais partie, c’était juste un essai pour plus tard…

Puis il fallait se dépêcher pour rentrer à l’heure après avoir pris le temps d’aller acheter nous-mêmes notre « petit merle blanc » à la pâtisserie qui jouxtait la pension.

Et puis cette année-là, nous avons enfin pu bénéficier d’une faveur réservée seulement aux terminales : continuer à réviser dans la salle d’étude après le dîner. Et là, pas de sœur Marie de la Nativité à épier mais à la place, la visite inattendue de Mme Sourday, la directrice, pour échanger avec nous sur les événements en cours pendant ce mois de mai 1968. Même si elle n’avait pas la même vision des choses que la plupart d’entre nous, elle nous écoutait attentivement sans porter de jugement. C’était tellement rare à l’époque que l’on aurait aimé poursuivre ces discussions toute la nuit avec elle…

Puis petit à petit, la contestation a fini par gagner les petites villes de province et un matin, un groupe de terminale dont nous étions les seules filles, Danièle et moi, a osé braver les interdits pour aller défiler dans les rues de Saint-Amand-Montrond devant les citadins ébahis par tant d’audace !

En réalité, au nombre d’une trentaine tout au plus, nous étions assez ridicules et, morts de trouille, sommes rentrés au bercail avant même que la police ne fasse son apparition. Mais, de retour au lycée, une surprise désagréable nous attendait : le portail était verrouillé et les surveillants nous ont demandé d’aller récupérer nos affaires regroupées dans nos dortoirs respectifs pour rentrer définitivement dans nos familles, sans autre forme d’explication.

Après l’excitation de la petite manif, nous étions totalement déconfits et nous ne comprenions rien à cette situation totalement inédite. Pourquoi une telle décision arbitraire ? Les pions étaient embarrassés par nos questions et répétaient bêtement les consignes transmises par leur hiérarchie.

Après avoir expérimenté la solidarité, nous étions contraints à partir chacun de notre côté dans nos campagnes respectives, isolés les uns des autres sans aucun moyen pour communiquer, au moment où nous en avions le plus besoin.

Qu’allait-il advenir de nous ?

Les informations les plus alarmistes circulaient : le baccalauréat n’aurait pas lieu et nous allions devoir faire une année supplémentaire en pension, quelle belle perspective !

Et puis, à travers la gêne des surveillants, nous sentions la volonté de nous cacher quelque chose d’important qui nous inquiétait.

Les langues ont fini par se délier et, beaucoup plus tard, nous avons pu reconstituer le déroulement des événements ayant conduit à la fermeture précipitée de l’établissement.

Après notre départ pour la manif, au son de la chanson de Sheila « L’école est finie » diffusée à tue-tête, le principal, le regard perdu, s’est précipité comme un fou sur les banderoles installées dans la cour par les élèves contestataires. Enragé, il courrait de l’une à l’autre et, monté sur ressort, sautait le plus haut possible au pied de chacune pour les déchirer, les arracher en poussant des cris stridents !

Qui a réussi à l’arrêter, je ne l’ai jamais su, mais les enseignants et l’administration ont voulu étouffer au plus vite l’affaire…

Comme notre professeur d’anglais de seconde, il avait été interné en camp de concentration et, sans crier gare, cette atmosphère d’insurrection l’avait replongé dans cet enfer jusqu’à en perdre la raison…

Comment traduire l’atmosphère délétère de ce temps suspendu dans l’attente d’un hypothétique baccalauréat ?

Isolée dans la salle à manger de notre maison, avec la radio allumée pour seule compagnie, je tentais de faire le tri entre toutes les informations catastrophiques dont nous étions abreuvées à longueur de journée : la Sorbonne occupée, la pénurie d’essence, les usines fermées, les magasins avec leurs rayons vides, les manifestations à répétition, les contre-manifestations à l’appel de la droite, etc.

Dans de telles conditions, à quoi bon se fatiguer à réviser un pseudo-examen, et ce, sans compter le poids de la pression des parents sur le dos ?

Puis un matin, au réveil, j’ai pris une grande décision : travailler d’arrache-pied les mathématiques, ma bête noire dotée d’un fort coefficient et faire l’impasse sur tout le reste. Je coupais le son du transistor pour faire et refaire tous les exercices jusqu’à l’abrutissement total, sans me poser la moindre question sur l’avenir.

Et l’annonce est enfin arrivée : le baccalauréat aurait bien lieu et ce, dans des conditions totalement inédites, uniquement à l’oral. Il fallait s’organiser pour se rendre dès potron-minet à la préfecture du Cher située à soixante kilomètres de notre domicile. Qu’à cela ne tienne, vêtue comme une jeune fille sage d’une jupe en dessous du genou et d’un chemisier blanc, j’étais présente bien avant l’heure réglementaire. Il va sans dire que j’avais quitté la minijupe qui faisait fureur à l’époque et le pantalon synonyme de mauvais genre.

Morte de trouille, j’étais très heureuse de retrouver mes comparses qui n’en menaient pas large non plus. Nous avions droit chacun à notre feuille de route : un planning minuté de rendez-vous à des heures précises auprès d’un examinateur dans des salles différentes pour chaque matière. Après un temps d’attente infini dans le couloir à guetter le départ du candidat précédent et un regard rapide sur son air déconfit ou victorieux après l’épreuve, il fallait se lancer dans l’arène et réagir très vite aux questions posées, il n’y avait pas de deuxième chance cette année-là…

Au fil de la journée, la tension commençait à se relâcher jusqu’à l’épreuve de sciences naturelles avec la vision de toutes les filles en pleurs à la sortie de la salle en question. Comme les autres, je tremblais comme une feuille à l’appel de mon nom.

Dans le fond de la salle sévissait un petit homme, le regard perçant, l’air narquois, les cheveux roux coupés en brosse, les deux pieds posés sur la table devant lui.

D’un ton qui se voulait débonnaire, il m’a invitée à prendre l’une des feuilles tournées à l’envers sur une autre table et à découvrir la question tirée au sort. Je n’ai aucun souvenir du thème à traiter mais je commençais à bafouiller la réponse la plus adaptée possible compte tenu de mes moyens très limités dans de telles circonstances. D’emblée, d’une voix tonitruante, il a tourné mes dires en dérision et là, je me suis recroquevillée dans ma bulle en tentant d’oublier ce sadique puis j’ai tenté vaille que vaille de sauver la mise avec l’espoir que ce moment passerait au plus vite, quelles qu’en soient les conséquences, et suis sortie de la salle sans lui jeter un regard.

Heureusement, c’était la fin de la journée mais je n’en menais pas large en attendant le verdict final. Finalement, je m’en suis bien sortie, frôlant de près la mention assez bien malgré mon « un et demi » à l’épreuve de sciences naturelles.

Qui ose dire que le baccalauréat a été donné cette année-là ?

Il y a eu des recalés telle mon amie Danielle pourtant bonne élève mais qui a perdu tous ses moyens à l’oral. De plus, sa mère, très vexée, lui a demandé de ne plus avoir de contact avec moi et c’est ainsi qu’elle a eu la double peine !

 

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