«L'histoire prenait un sens»

Par Marie-Do Frontini, 21 ans, étudiante, région parisienne.

D'abord je voudrais dire combien cette initiative me réjouit. Il n'y a pas si longtemps j'ai discuté avec un jeune trentenaire, pourtant engagé, qui cherche des solutions alternatives, qui soutient la ZAD [zone à défendre] de Notre-Dame-des-Landes, et qui avait une vision très négative de Mai 68.

En 1968, j'avais 21 ans mais dans ma tête j'en avais à peine 15 ou 16. J'étais dans une famille très catho et très à droite où il ne fallait pas parler de politique pour ne pas créer de conflits. Cependant je commençais à m'intéresser à la « justice sociale ».

C'est la seule année pendant laquelle je n'ai pas fréquenté la fac. L'année d'avant j'ai raté propédeutique à Censier, à la rentrée je me suis inscrite en psycho mais j'ai vite abandonné pour me consacrer à une petite école d'art qui avait une bonne pédagogie mais qui était très BCBG. À la rentrée suivante (en fait en janvier 1969) j'ai intégré socio à Vincennes (Paris VIII).

68 a été un coup de tonnerre. Certes l'épicière vendait un litre de vinaigre trois fois son prix et en quelques jours on ne trouvait plus un morceau de sucre au supermarché (ma mère, qui avait connu la guerre et ses privations, n'y était pas pour rien). Mais la parole a été libérée, partout, avec tout le monde. On discutait. On débattait.

J'ai vite rejoint le « comité d'action » de ma ville de banlieue où j'ai découvert une autre vision du monde, et ce que ça signifiait de poser des actes pour marquer un engagement citoyen.

Je me souviens de quelqu'un qui a dénoncé un patron de pompe à essence qui avait déclaré : « Chez moi il y aura toujours de l'essence. Il y a un employé qui a voulu faire grève, je l'ai viré. » Quand on a su ça, on a décidé de le boycotter. Bon d'accord je n'avais pas de voiture, je n'avais qu'un solex…

Il y avait des jeunes qui venaient avec un drapeau noir. Ça m'inquiétait vaguement.

Je n'ai participé à aucune manif. Bien sûr il y avait le problème des transports mais les autres y allaient bien. Le plus étrange c'est que personne ne m'a jamais sollicitée pour les accompagner. Je trouvais que les manifestants étaient violents et que la violence, ce n’était pas bien. Jusqu'à ce qu'un ami (catho de gauche !) m'écrive et me fasse remarquer que la violence était non seulement du côté de la police mais aussi et surtout du côté de la plupart des institutions et à partir de ce moment-là je n'ai plus eu aucune réticence. Mais je n'ai reçu sa lettre qu'après la grève de la Poste... Je me suis rattrapée plus tard. Ma première vraie manif fut celle de l'enterrement de Pierre Overney[1] et c'est là que j'ai appris pas mal de chants révolutionnaires et notamment ceux de la Commune.

Ensuite il y a eu le Vietnam, l'immigration, le chômage, le syndicalisme, etc. Je me suis intéressée au bidonville portugais à côté de chez moi. J'ai rencontré des déserteurs et insoumis portugais, je me suis engagée contre la guerre coloniale. J'ai presque plus vécu le 25 avril 1974 portugais[2] que le Mai 68 français, mais c'était la suite logique. En août 1974 je suis allée à Lisbonne avec un bébé à moitié portugais dans les bras mais sans son père qui en tant que réfractaire n'avait toujours pas de passeport encore pendant un an. J'ai participé à une manifestation, pour l'indépendance des colonies, qui s'est soldée par un mort.

Dans la foulée j'ai découvert une vision de l'histoire radicalement différente de ce que j'avais appris à l'école – une suite de dates sans cohérence les unes avec les autres  et qu'il fallait apprendre par cœur. L'histoire prenait un sens, les héros n'étaient plus seulement des rois et des dirigeants mais des gens « de tous les jours ». La lutte des classes structurait la compréhension des événements. La Commune de Paris n'était plus une affreuse et regrettable guerre civile mais une lutte héroïque et une expérience passionnante pour l'émancipation du peuple.

Bref, Mai 68 m'a remis la tête sur les épaules et même si je suis restée encore un peu paumée pendant quelques temps il y a un carcan qui s'est déchiré. Les rails de ma vie ont changé d'aiguillage.

PS : Je n'ai plus d'archives car j'ai déménagé plusieurs fois.

Au risque d'être hors sujet je voudrais raconter une anecdote qui m'a laissé une impression désagréable. À la fac de Vincennes à la rentrée de Pâques (avril 1969) le ménage avait été fait de fond en comble, tout était nickel malgré un 1er trimestre très agité. J'étais dans un groupe de travail et l'un des étudiants s'apprête à jeter son mégot sur la moquette encore neuve puis se reprend puis se ravise à nouveau en s'exclamant : « Ah la la, j'ai encore des réflexes petits-bourgeois ! » et finalement il le jette délibérément. Sur le coup je n'ai pas trop su qu'en penser mais assez vite je me suis rendu compte qu'on ne pouvait pas mépriser à ce point le travail des agents de service. Et ça ne m'étonne plus que tant de gens aient retourné leur veste. L'ont-ils jamais portée à l'endroit ?

 

[1] Ouvrier chez Renault et militant maoïste, Pierre Overney est assassiné le 25 février 1972.

[2] Date de la chute de la dictature de Salazar, au Portugal.



 

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