«C’est un ouvrier»

Par Fernando Malverde, 10 ans, élève en CM2 à Toulouse (Haute-Garonne).

En Mai 68, j'avais tout juste 10 ans. J 'étais en CM2 à la fin de l'école primaire, à « La Faourette » une cité d'HLM à peine inaugurée dans la périphérie de Toulouse. Je me rappelle la joie de mes parents quand un appartement leur a été attribué. Trois chambres pour une famille de cinq personnes, une vraie salle de bain, un grand balcon… Un petit centre commercial à proximité. Aujourd'hui considéré comme un des quartiers les plus « difficiles » de Toulouse, La Faourette était pour nous le comble du confort !

Mes parents, qui étaient adolescents à la fin de la guerre d’Espagne, ont tous les deux vécus la misère et le climat de terreur qui a suivi la victoire de Franco. Mon père a traversé la frontière clandestinement en 1947. Il est devenu plâtrier et militant du Parti communiste espagnol (PCE). Ma mère, dont le père a été fusillé en 1937, est arrivée en France à la fin des années 1950. Elle y a retrouvé ses frères aînés qui étaient en exil depuis 1939. Elle fait des ménages depuis que nous ne sommes plus en bas âge.

J’ai donc grandi dans une ambiance familiale ouvrière très politisée et percutée par l'histoire. On suit l'actualité, on la commente à la maison. Je me rappelle par exemple du choc qu'ont représenté pour moi des images de la guerre du Vietnam vues à la télévision. Je pense qu'il s'agissait d'un reportage de « Cinq colonnes à la une » pendant l'offensive du Têt, début 1968. L'étrangeté du mot Têt m'avait frappé.

Quand commence Mai 68, j'entends parler des événements. Impressionné par les récits des affrontements parisiens à la radio, je demande à mon père : « Papa, pourquoi ce sont les étudiants qui se révoltent ? » La réponse de mon père est restée gravée dans ma mémoire : « Parce qu’ils sont éduqués et plus intelligents. »

Plus tard, la grève s'étend et je retiens deux choses : nous, les enfants, avons des vacances inattendues et je sens une véritable ébullition à la maison. Mon père est en grève, il n'y a plus de salaire, il faut faire encore plus d'économies que d’habitude. Mon père court les chantiers pour étendre le mouvement. La grève est très suivie. Il y a beaucoup d'Espagnols dans le bâtiment à Toulouse et énormément de plâtriers sont membres du PCE ou proches de lui. Pendant des années, les réunions de ce parti, interdit en France, ont eu lieu à la Bourse du travail, le syndicat CGT du bâtiment lui servant de façade.

En Mai 68, en tant que garçon, je bénéficie d'un privilège que ne partagent malheureusement pas mes deux sœurs âgées de 8 et de 11 ans… Mon père m'amène souvent avec lui pour que je sois le témoin d'un moment qu'il juge historique. Je l’accompagne dans certaines manifestations. En particulier quand les étudiants, qui occupent l'université de lettres, rue Lautman, reçoivent la population pour débattre.

Je revois parfaitement la scène. Un groupe s'est formé autour de mon père. Je crois qu'il fait allusion à la guerre d’Espagne. Je ne comprends pas tous les échanges mais je retiens cette phrase quand il dit : « Si la révolution ne marche pas cette fois-ci, ne perdez pas patience, faire la révolution est un engagement de longue durée… » Alors que je tiens la main de mon père et que personne ne me prête attention, je vois un étudiant tirer la manche de son copain et lui dire à l’oreille : « C'est un ouvrier ! »… Je connaissais chez mon père et ses amis ce sentiment de la fierté ouvrière. Cela faisait même partie de leurs valeurs. Mais, pour la première fois, cette remarque dite avec respect ne venait pas de quelqu’un de « notre monde »… J’ai interprété plus tard cette anecdote comme significative de l’esprit singulier de Mai 68.

Une autre fois, nous assistons en famille à une sorte d’après-midi festive des grévistes ouvriers à la Bourse du travail, place Saint-Sernin. Ce lieu que tous les toulousains connaissent où trône la magnifique cathédrale du Moyen Âge.

En milieu d’après-midi, un étudiant arrive ensanglanté et essoufflé de la fac de lettres qui se trouve à quelques centaines de mètres. Très agité, il dit : « Camarades, venez nous aider, la police nous attaque ! » Malgré les protestations de ma mère, mon père se joint à quelques militants qui vont prêter main forte. D’autres disent qu’il faut rester sur place pour défendre la Bourse du travail si elle est attaquée à son tour. Avec ma mère et mes sœurs, nous sommes ramenés en voiture par un ami. Pendant tout le voyage, ma mère est furieuse de l’attitude de mon père. Je suis inquiet pour lui et fier en même temps.

Le 30 mai (date que j’identifierai beaucoup plus tard) je suis encore une fois avec mon père et l’on remonte les grands boulevards, à contre sens d’un immense défilé. Malgré le nombre impressionnant de manifestants, j’entends mon père pester. C’est la première fois que je vois ça. Je lui demande : « Papa, pourquoi t’es pas content ? Ils sont pourtant nombreux… » Mon père m’explique alors que ces partisans de De Gaulle et du retour à l’ordre « n’étaient pas nos amis ». Il se rassurait sur leur nombre en me disant « Regarde, ils viennent de toute la région » en énumérant les plaques minéralogiques qui venaient des Hautes-Pyrénées, du Tarn ou de l’Aveyron.

En septembre 1968, j’entre en sixième. Le grand événement est que nous allons faire l’expérience de la mixité ! Nous sommes encore obligés de porter des blouses, grises pour les garçons, roses pour les filles et, pendant encore longtemps, celles-ci n’auront pas le droit de porter des pantalons ou de se maquiller. Un grand progrès est tout de même à signaler : les gifles et les punitions corporelles que j’ai abondamment reçues pendant toute l’école primaire, viennent d’être prohibées.

Mon dernier souvenir en lien direct avec les événements de mai date de cette rentrée 68. Quand nous visitons notre nouvel établissement, le collège polyvalent du Mirail, il portait encore les traces du Mai étudiant. Il avait servi l’année précédente de bâtiment provisoire pour la faculté d’architecture et un énorme graffiti en témoignait encore. Sur tout un mur, un immense sexe d’homme avait été bombé avec ce texte : « Les profs n’ont pas de couilles ! »Tout le collège a défilé devant le mur en s’esclaffant. Pour les enfants que nous étions cette incroyable impertinence était le sommet de la transgression !

Dans les années qui ont suivies, le souffle de 68 était loin d’être retombé. À partir de mes propres engagements, dès l’âge de 16 ans, j’ai pleinement vécu l’énergie particulière de la fin des années 1970. Des engagements que j’ai ensuite reconverti, toute ma vie, dans mon métier de journaliste et dans mes choix de citoyen.

 

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