«Cette escarbille qui gratta la liberté»

Par Guy Cerou, 19 ans, employé à la Compagnie des compteurs de Massy-Palaiseau (Essonne).

Il y a cinquante ans, Mai 68 : qu'ai-je vécu à ce moment-là, que n'ai-je vécu ?

19 ans et un costume me trimbalaient tous les jours au travail, 50 heures par semaine.

J'avais commencé en 1967 à la CDC, Compagnie des compteurs à Montrouge, ceinture de Paris.

Bien formaté par l'école centrale d'électronique rue de la Lune, je courrais tous les matins avec mon attaché-case prendre le métro à 15 minutes à pied de chez mes parents chez qui je vivais. 25 minutes de métro se rajoutaient, puis encore 15 minutes à pied pour retrouver les immeubles de la compagnie.

Le pointage d'entrée marquant le début effectif du travail se trouvait à encore 3 ou 4 minutes de là au pied des ateliers et labos dédiés au travail qui m'était ordonné en échange d'un salaire payé chaque semaine. Bien sûr que l'heure d'arrivée conditionnait l'ambiance de début, une minute de retard engendrait un quart d’heure en moins sur la paie.

Dans les couloirs, des panneaux indiquaient comment bien se tenir : « Tais toi, les murs ont des oreilles », « Respecte les locaux », « Il est interdit de… », tous les slogans de l'arbitraire patronal, l'aliénation dans le travail, la soumission à l'ordre.

Arbitraire patronal : toute sentence est subie, décidée par le chef de service, l'autorité déléguée, rien ne remonte, le dialogue est descendant.

Aliénation dans le travail : le savoir-faire compte peu, le salarié (nom bizarre à l’époque) ou plutôt l'ouvrier exécute des ordres sur des machines ou des appareils, il a reçu une formation adéquate. L'important est pour lui de produire sans avoir à échanger, penser, ou perdre du temps.

N'y a t-il pas une contradiction existentielle ? Aussi les planificateurs de ces méthodes de travail avaient conçu un pourcentage d'erreur, de non-aliénation et chaque subalterne pouvait être perçu en fonction de son pourcentage de présence inactive. Les primes, augmentations de salaire en dépendaient.

Début 1968, je suis muté à CDC Massy-Palaiseau, centre plus moderne, plus aéré, mais trajets conséquents qui me prennent 2 heures le matin, 1 h 40 le soir. Jongler avec les horaires de trains à la gare d'Orsay, métro-boulot-dodo, je pars le matin à 5 h 30 pour commencer à 7 h 30, fin à 17 heures, retour maison à 19 heures. Heureusement les week-ends cassaient ces rythmes épuisants.

Usine plus moderne ? Oui, mais avec la même mentalité, les mêmes rapports hiérarchiques. Le chef de service, un ancien gradé de l'armée, dirigeait d'une poigne de fer. De son bureau il voyait tous les différents ateliers, déjà en « open space ». En face, de l'autre côté du couloir, une unité de production derrière des baies vitrées. Des femmes, une cinquantaine, qui s'activaient au montage d'équipements électroniques. Celles qui tchatchaient étaient repérées, admonestées. Je pouvais les voir aussi, matées, reluquées, celles qui chaviraient mon cœur, car j'étais dans un labo d'une dizaine de personnes, à quelques mètres de ce pool. Et je les voyais sortir dans le couloir retourner la tête vers le bureau du chef, courir vers les WC « F » au fond du couloir et revenir prendre leur place ; moins de 3 minutes, c'était la consigne. Comment ces femmes pouvaient vivre ainsi ? Nous étions relativement plus chanceux dans notre labo d'étude.

Voilà la vie de travailleuses, de femmes belles, intelligentes, considérées comme du bétail, et j'omets volontairement ce qui pouvait ressembler à du droit de cuissage de la part de quelques petits chefs « entreprenants ».

Une anecdote concernant les jeunes hommes : vers mars 1968, un jeune stagiaire débarquait au labo avec des perspectives d'embauche. Un visage d'enfant avec de longs cheveux châtains. Je me disais bien qu'il allait passer un sale quart d'heure, mais la première journée se déroula correctement, les collègues ne lui cachant pas leur état d'âme, et déjà, les sentinelles du pouvoir le chahutaient. Ce n'est que le lendemain soir avant de débrayer qu'il fut appelé dans la cage aux fauves. Je regardais le patron se lever, gesticuler, l'alpaguer, et le jeune baissant les yeux semblait implorer la fin de ce sinistre entretien. Je l'attendais pour avoir la primeur de l'échange : c'était soit la coupe court des cheveux, soit le boss coupait court à son stage !

Eh bien le lendemain, je ne le vis point, ni même les jours suivants, c'était fini ! Mais j'étais fier de ce jeune homme qui avait défié ce maton gradé.

Puis les grèves éclatèrent, pendant plus d'un mois je ne revins pas à Massy-Palaiseau, trop loin pour un piquet de grève.

J'allais à la Sorbonne, au théâtre de l'Odéon où pendant des heures j'écoutais les meneurs invectiver la société, refaire le monde. Quelle liberté, quel régal dans un lieu symbole de richesse et de domination. Je pensais à 1789, dans la salle du Jeu de Paume, où des idées enflammaient les esprits et chauffaient la marmite de l'inégalité. Une nouvelle révolution était-elle en chemin ?

À la Bastille, un soir je manifestais à 30 mètres des CRS-SS, une ambiance inconnue pour moi, des tirs de lacrimos, des cris, des chants, des chants criés « CRS SS », « il est interdit d'interdire », et quantité d'autres, quand, subitement, il y eut un mouvement de foule. Les CRS se déployaient, lentement, puis sur un ordre, en courant, puissants, armés. Effaré, je pris mes jambes à mon cou et cavalais dans la rue de la Roquette. Le calme venu, je repris mes esprits. Je revenais hardiment vers la place, replis des CRS qui tabassaient à tout-va. Je préférais rentrer chez mes parents, haut lieu de sécurité.

Mai 68, j'étais jeune travailleur, jeune comme les étudiants, avec les mêmes slogans, les mêmes refus, les mêmes accusations. « Je ne sais pas ce que je veux, mais je sais ce que je ne veux pas. »

 

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