«Nantes, un mois de mai en décembre»

Par Odile Pineau, 20 ans, institutrice à Cholet (Maine-et-Loire) et étudiante en Géographie à Nantes (Loire-Atlantique).

C'est encore mai, mai en hiver, mais mai quand même, mai en décembre. La révolte étudiante est encore bien vigoureuse, bien vivante, bien réelle. Nantes n'en finit pas d'être en mai alors que l'hiver est déjà là.

Le temps est comme décalé. Paris-province. Comme un exemple de la théorie de la relativité. La province en orbite vieillit moins vite que la capitale. En ce mois de décembre 1968, la révolte à Nantes est encore dans son printemps soixante-huitard.

Décembre 1968. J'arrive à Nantes. Pour moi, c'est avec retard que je vis le mois de mai.

Mais alors, où étais-je en mai ? Institutrice, c'est sûr. À Cholet, certainement. Refusant que mes études s'achèvent avec l'année de terminale à l'École normale d'institutrices d'Angers, je me suis inscrite en première année de DEUG, en géographie à la Faculté de Lettres de Nantes. Pourquoi géographie ? Je n'en sais rien. Il se trouve que ce choix s'avèrera bien en adéquation avec mes compétences et mes goûts.

Mai 1968. Je prépare la première moitié de la première année du DEUG. Étant salariée, je bénéficie d'un temps double pour préparer l'examen. Depuis le début de l’année scolaire, je rentre vite chaque soir, ma journée auprès des bambins achevée, pour capter à la radio les cours que j'écoute studieusement. Quant aux émissions d'actualité, je les suis d'une oreille distraite. Famille catholique. Père gaulliste. Je ne sais pas encore que les idées qui bouillonnent en mai feront exploser toutes les certitudes de mes 20 ans.

Mai 1968. Grève dans l'Éducation nationale. Je n'ai pas le choix. Il me faut la faire. Et ce n'est pas que je m'en plains. Je peux travailler l'examen pour la fac. Il ne sert à rien que je reste à Cholet. Je retrouve le foyer familial. La radio, le journal doivent parler en continu des événements, je n'entends rien. Et les parents n'ont guère l'habitude de faire des commentaires de l'actualité.

Marraine depuis peu d'une petite Évelyne, je m'initie au crochet. Je suis une sage jeune fille qui, quand même, découvre Simone de Beauvoir et apprend qu'elle appartient au « deuxième sexe ». Ma seule conscience politique consiste à m'insurger contre le racisme. Le premier jeune homme noir qui m'invitera à danser aura toutes les chances de me séduire. Je lis Le Courrier de l'Unesco, auquel je suis abonnée, et la page de couverture qui présente les bouilles de ces petits enfants de tous les continents exaltent mon idéal de fraternité universelle.

Ma mère me lance de graves mises en garde : en effet, j'ai décidé d'aller étudier à Nantes et elle me présente le milieu étudiant comme un lieu terrible où je vais me perdre et surtout en fait, où elle va me perdre. Pour réaliser mon projet, j'ai fait une demande de bourse dont j'aurai la réponse à l'automne. Les détails pratiques sont chose facile à résoudre : je vends ma voiture et je me mets en disponibilité de l'Éducation nationale dès que la réponse de demande de bourse sera positive.

Ma mère se plaint. Est-ce que ce n'est pas assez bien pour moi que d'être institutrice ? Vouloir poursuivre des études est ressenti par elle comme une insulte et une trahison à l'égard du milieu ouvrier dont je suis issue et dont je fais encore partie.

Dans l'établissement horticole où travaille mon père, il n'est pas question de faire grève, c'est comme une évidence. Et ma mère, couturière à domicile, ne va pas cesser de travailler pour ses clientes habituelles.

Un jour de mai, une manifestation avait lieu en ville. Je l'ai aperçue de loin. Du bruit, une foule, de la fumée, sans doute des gaz lacrymogènes mais j'aurais bien été incapable de comprendre ce que j'apercevais de loin. J'étais bien dans un autre « espace-temps », inconsciente de ce qui se déroulait à ce moment-là. Ma mémoire occulte sans doute certains souvenirs. Pas un instant, je ne me suis sentie concernée. Et si mes parents durent se réjouir de l'issue des affrontements de ce mois de mai, se sentir confortés dans leurs convictions, il me reste le terme de « chienlit » employé par de Gaulle pour décrire la situation. Dans ma famille, on aime l'ordre, le respect de la loi et l'autorité. En ce mois de mai, je ne sais pas encore que dans les dizaines d'années qui vont suivre, je ne vais avoir de cesse de défier ces valeurs-là.

L'été s’écoule. La rentrée de septembre et puis la Toussaint arrivent. Et enfin la réponse à la demande de bourse ; accordée ! Je vais aller étudier à Nantes. J'ai forcé la porte qui voulait que je ne poursuive pas d'études au-delà du bac. Tout va vite. Ma mère m'accompagne pour trouver un logement. Une veuve me loue la petite chambre de sa fille dans un pavillon ; en vélo-solex, je pourrai vite me rendre à la fac. En tout et pour tout, je me contenterai des 450 francs mensuels dont je vais disposer.

J'ai repris une inscription en première année de DEUG car si les examens ont bien eu lieu en mai, mes prestations ont été pitoyables.

Décembre 1968. J'arrive à Nantes. Étudiante. C'est un rêve qui se réalise. L'inconnu ne me fait pas peur. Quel bonheur de pouvoir assister aux premiers cours. Pourtant, rien ne se déroule comme je le prévoyais. Très vite je découvre que l'atmosphère à la Fac de Lettres est on ne peut plus tendue. Les étudiants font grève ; dans le hall d'entrée, les slogans, les affiches me laissent complètement ahurie. Je ne comprends rien. Que veulent-ils ces étudiants ? Que réclament-ils ? Je juge que tout leur est facile tandis que pour moi, chaque heure de cours est comme une revanche. Bien vite, je réalise qu'assister aux cours est perçu par eux comme une trahison. Dans les salles, nous sommes peu nombreux à écouter le prof. Ces garçons et ces filles de mon âge qui font grève sont dans un autre monde, sur une autre planète. Le climat devient violent. Un jour, un groupe, passant dans les couloirs, enlève la porte de la salle de cours où je me trouve et se met à nous invectiver violemment.

Je comprends que cela devient impossible d'assister aux cours.

Ce jour- là ou un autre, qu'importe, une surprise nous attend quand nous descendons les marches en sortant du bâtiment : ils sont là, en rangs serrés, casque sur la tête, bouclier en plexiglas, les CRS. Effrayants, terrifiants. Le spectacle, d'un coup, fait basculer la jeune fille raisonnable et rangée que j'étais, en une rebelle à l'ordre établi. Il me fait rejoindre le camp de ceux qui manifestent, qui veulent se faire entendre, qui veulent faire entendre de justes revendications.

Cette année-là, l'année universitaire commença réellement en janvier 1969. Mais, pour moi, la suite est une autre histoire.

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