«Notre chiffre d’affaires n’a jamais été aussi élevé»

Par Éliane Gibert, 19 ans.

J’avais 19 ans, j’habitais en province, j’étais fille de gendarme (« la blanche », référence au galon du képi) et donc j’habitais dans une caserne où vivait une centaine de famille. Ça faisait pas mal de jeunes.

On nous avait alloué un bâtiment militaire, spacieux. On l’appelait le club des jeunes. Un espace de liberté ou nous avions créé diverses activités : théâtre avec des représentations, atelier d’émaux, volley, foot, ciné-club, des discussions à n’en plus finir, et surtout bals et surprises parties, etc. On était jeunes, pas militaristes, et pratiquement tous étudiants.

Seules deux épouses de gendarme travaillaient à l’extérieur comme on disait, toutes les deux dont ma mère étaient institutrices.

En Mai 68, notre club des jeunes fut réquisitionné pour y loger un escadron de gardes mobile, « la jaune », référence au galon du képi qu’il ne fallait surtout pas confondre avec « la blanche » qui était là en attente d’intervention...

Ils passaient leurs journées à un entraînement sommaire dans la cour de la caserne puis tapaient le carton, en buvant des bières toute la journée, qu’on leur vendait. On leur faisait même des petits déjeuners.

Notre chiffre d’affaires n’a jamais été aussi élevé.

Un jour, avec nos copains étudiants en maths physiques à la fac, on fait une distribution de tracts auprès de tous ces gardes mobiles. Leurs pères, rapidement convoqués, par le général de la compagnie, ont subi un savon bien corsé, un rappel à l’ordre sévère.

Nous, on a très vite compris que nos rêves et notre avenir étaient à l’extérieur de notre club. Beaucoup sont partis, d’autres sont restés. On même été gendarmes dans la même caserne !

J’ai choisi la vie active tout de suite, suis tombée dans une pépinière de jeunes, tous à peine 20 ans, un centre de tri postal où toute la société était là : des gauchistes, des socialistes, des mao, des trotskistes, des communistes, des syndicalistes, peu de gens de droite. Les dix années qui suivirent Mai 68 furent au travail les meilleures de ma vie.

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