Billet de blog 8 juin 2018

« Des ouvriers de l’usine Thomson nous ont invités à rencontrer leurs camarades en grève »

Par Raymond Millot, 33 ans, enseignant, Paris (20e).

Mai68parceuxquilontfait
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Nous regardions d’un œil amusé les péripéties de Nanterre, les histoires estudiantines de dortoirs, mais quand le mouvement a pris de l’ampleur, quand son aspect émancipateur s’est affirmé, nous  avons eu le sentiment de pouvoir sortir de la marge et contribuer au projet émancipateur qui prenait forme d’une manière inattendue.

Nous, c’est-à dire un groupe de volontaires à qui un inspecteur « progressiste », Robert Gloton, avait confié la mission de sauver une école en perdition dans le quartier alors très populaire de Charonne. C’était en 1961. Il nous avait donné carte blanche pour opérer le sauvetage. Tout pouvait être inventé, sans référence à un quelconque dogme, mais à la condition que tout soit systématiquement discuté, chaque semaine en réunion d’équipe et périodiquement, d’une manière amicale et festive, avec sa participation. Dans l’esprit de ce qu’on appellera plus tard la « recherche-action », nous avons entrepris de créer un climat bienveillant, d’abolir les notes, les classements, les punitions et les devoirs, puis, dès les premières années « d’inventer » l’idée de cycles pour suivre les enfants pendant plusieurs années et mieux assurer les apprentissages (dont nous mettions en cause les processus). Nous avions commencé « Mai 68 » sept ans avant l’heure et la concordance de notre action avec le mouvement émancipateur naissant nous est apparue évidente. 

Sortir de la marge était une préoccupation qui se heurtait au conformisme syndical. Pour combattre celui-ci nous avions impulsé une tendance « hors-tendance » intitulée « Syndicalisme Vivant »…

Lors de la grève générale, nous avons occupé l’école de la rue Vitruve jour et nuit (un logement de fonction inutilisé a facilité la chose), organisé plusieurs débats en soirée dans le préau. Il y était bien sûr parlé d’école. Des élèves d’un collège technique voisin se sont mis à imaginer les changements dans leur établissement. Des ouvriers de l’usine Thomson nous ont invités à rencontrer leurs camarades en grève. Certains d’entre nous sont allés occuper l’Institut national de la recherche pédagogique (INRP) rue d’Ulm. Quand la Fédération de l’Éducation nationale a voulu prendre le train du mouvement, nous avons concocté une action subversive. Lors de son grand et unique meeting parisien, notre commando s’est emparé du micro (on n’a pas osé nous l’interdire : « la parole à la base ») pour proposer un processus d’égalisation des salaires basé sur les « carrières » ouvrières qualifiées : 3 ans P.1 pour découvrir le métier, 3 ans P.2 pour le maîtriser et P.3 le reste de la carrière ce qui permettrait aux jeunes d’avoir un salaire correct et priverait les plus vieux du bénéfice injustifié de « l’ancienneté » … L’imagination n’était au pouvoir ni à la tribune ni dans la salle. On s’en doutait…

Le retour à « l’ordre » n’a pas étouffé l’effervescence intellectuelle. L’école Vitruve s’est encore plus ouverte sur le quartier, la pédagogie du projet a pris de l’ampleur et a donné naissance à plusieurs ouvrages (En sortant de l’école, La soupe aux nuages…).  Elle poursuit aujourd’hui son rôle innovateur dans les nouveaux locaux du passage Josseaume mais son public ne se situe plus dans le bas de l’échelle…. Deux membres de la première équipe, devenus conseillers pédagogiques ont, dans le cadre de l’INRP, contribué en 1970 au projet éducatif de la Villeneuve de Grenoble et à sa réalisation à laquelle Robert Gloton s’est intéressé jusqu’à sa mort. Malgré les coups de butoir de l’administration, l’esprit de 68 a perduré dans les écoles de la ville neuve de Grenoble  jusqu’en 2000. De nombreuses publications en ont décrit les réalisations (la plus achevée est à lire dans Vivre à l’école en citoyens).

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