« Il faut que la presse paraisse »

Par René Mahaud, délégué du personnel, syndicaliste FILPAC-CGT, Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine).

Nous avons rendez-vous à l’imprimerie Desfossés-Néogravure, pour le traditionnel tournoi de football, qui verra s’affronter les « vieux » des rotos aux jeunes, les « labos » aux « auxiliaires » de la brochure et des bobines, tous désireux d’avoir pour un an la précieuse coupe « René Sorel », du nom d’un prestigieux dirigeant de la CGT du Livre.

Les joueurs arrivent en petits groupes, j’en fais partie, je joue dans l’équipe des « vieux » des rotos, je vais sur mes 35 ans et je suis délégué du personnel.

Impossible de ne pas parler de ce qui s’est passé vendredi et samedi, à la Sorbonne, l’intervention de la police, l’arrestation des étudiants, il faut dire que nous sommes dans un climat revendicatif depuis près d’un mois, à l’appel de la FFTL (Fédération française des travailleurs du livre) CGT avec au premier plan l’augmentation des salaires.

Immédiatement, j’allais dire presque naturellement, le rapprochement entre la situation faite aux étudiants et nos propres revendications se fait et les footballeurs décident d’occuper l’usine.

Il faut dire qu’à cette époque, la quasi-totalité des 1 850 travailleurs et employés de Desfossés-Néogravure, sont syndiqués, qu’aux élections professionnelles, à part un petit noyau CFDT à l’impression offset, près de 90 % des salariés votent CGT, donc les quelques soixante sportifs qui décident d’occuper l’entreprise sont persuadés d’agir en osmose avec le reste du personnel. La suite leur donnera raison puisqu’à la prise du service le dimanche soir à minuit (nous travaillons en équipes sur un horaire de 4x6, l’imprimerie est spécialisée dans la presse hebdomadaire et imprime Télé7Jours, Paris-Match, Elle, Marie-Claire… Nous imprimons aussi en taille-douce les mandats de la Sécurité sociale, des actions en offset ,tout un éventail de procédés qui font de nous une des plus grosses imprimerie de labeur) donc le dimanche soir à minuit, la première équipe prend le relais et organise l’occupation. Mieux ! Ce sont les contremaîtres des rotos qui s’installent dans la loge du gardien et pointent ceux qui occupent l’usine. Ces listes ne sont pas destinées à la répression, bien au contraire, elles serviront à répartir les maigres subsides débloqués par la Fédération à la fin du conflit. Ceux qui n’ont pas fait grève, car il y en a, en seront exclus.

Au fil des jours, après les assemblées générales où le personnel est consulté sur la poursuite du mouvement, reconduit sans faille, chacun prenant sa place en veillant au maintien de l’outil de travail, sous la responsabilité des élus au comité d’entreprise et des délégués du personnel, les membres du CHS-CT avec la maintenance surveillant les installations électriques, la sous-station, les systèmes de sécurité, bref l’usine ne tourne pas mais elle est prête à redémarrer au premier signal.

Ceux d’entre nous, j’en suis, qui ont des responsabilités régionales, sont mobilisés pour organiser les petites boîtes alentour qui souvent ont cessé le travail sans même avoir déposé leurs revendications.

Dès le début du mouvement se pose au plan national la question de la parution de la presse quotidienne. Je participe aux débats qui ont lieu à la Bourse du Travail de Paris (rue du Château-d’eau) à l’initiative de la Fédération du Livre, après des débats houleux, où les « révolutionnaires » considérent que toute la presse devait s ‘arrêter. Je monte à la tribune et j’étale le numéro du jour de l’Humanité en déclarant : « Il faut que la presse paraisse. » La presse paraît, toute la presse, petite concession aux « révolutionnaires » dont l’anti-communisme viscéral ne s’est jamais démenti.

À ce propos, dès le début du mouvement, les appréciations sur le caractère « révolutionnaire » de la situation, nous ont fait adopter une ligne de conduite toute entière dirigée vers la satisfaction des revendications salariales et syndicales, cette orientation est le résultat de nombreuses discussions des communistes de l’entreprise et de la section d’Issy-les-Moulineaux, la lutte ne se passe pas à la Sorbonne mais dans les usines, la suite nous donnera raison. Aujourd’hui encore je n’ai pas changé d’opinion.

D’autres que moi ont déjà fait le bilan considérable de ce qui fut obtenu matériellement en 68, le plus spectaculaire étant la suppression des abattements de zone qui fit faire un bond de 30 à 40 % à certains salaires de province.

La reprise fut difficile pour les Parisiens qui considéraient que les accords signés par la Fédération ne leur accordaient que des miettes.

J’étais présent à l’origine du conflit, je le fus à la reprise, toujours à minuit devant la porte de l’usine rue Ernest-Renan à Issy-les-Moulineaux, expliquant la position de la Fédé. Après deux heures de discussion, les copains sont rentrés la mort dans l’âme et ont repris le travail avec le sentiment d’une demi-victoire.       

Un dernier mot sur ces jours de fièvre et d’échanges, où nous vivions les uns près des autres, où les enfants, les femmes, les hommes se sont connus, ont pénétré dans l’usine, ont découvert l’univers dans lequel leurs hommes, leurs femmes travaillaient.

Les moments de joie partagée avec la venue des artistes engagés aux côtés des travailleurs.

Oui de beaux souvenirs et un indéfectible attachement à Mai 68.

 

 

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