« Ils volaient chez Fauchon des denrées de luxe pour les distribuer au peuple du bidonville »

Par Colette Perret, 20 ans, étudiante à Nanterre (Hauts-de-Seine).

Je n'ai rien lu sur Mai 68, je n'ai pas cherché à analyser, à comprendre, à théoriser, polémiquer après coup. Est ce parce que je voulais garder intacte, sauvage, à l'état brut, le roulement de cette vague de fond qui a bouleversé ma vie ? 

Mai 68…

Je suis tombée dedans quand j'avais 20 ans et je l'ai juste vécu à ma façon :  partisane, amoureuse, libre et joyeuse.

Fille d'ouvriers devenus petits artisans,  il me semble que je suis née avec le sentiment d'une conscience de classe. Je crois bien que mon érythème fessier de bébé venait non pas d'une irritation cutanée mais déjà de l'incapacité à accepter les injustices sociales.

J'ai passé mon adolescence à essayer de gommer les marqueurs sociaux qui trahissaient mon appartenance (logement de misère, promiscuité, voiture pourrie, vêtements de pauvres) par des signes extérieurs de conformité à la norme : élève consciencieuse et disciplinée, catéchisme, bonnes fréquentations, entrée à l'université.

J'habitais (peuchère !) dans le parc de Maisons-Laffitte – personne n'était obligé de savoir que c'était plutôt côté écurie !

Mes parents étaient des « gens » au sens où le dit la mère dans la dernière et sublime réplique du film de John Ford Les raisins de la colère.

Tout ça pour dire que les enfants de 68 n'étaient pas tous issus de la bourgeoisie !

Alors, quand l'esprit de révolte a éclaté, c'est peu de dire qu'il a tout de suite résonné et raisonné en moi !

Mon Mai 68 à moi sera terriblement romantique et formateur. 

Je terminais alors une licence de lettres modernes.

Avec le recul, c'est curieux de voir comme, à l'époque, la littérature ou plutôt la façon de l'enseigner dans le milieu universitaire allait complètement à contre-courant des forces vives qui travaillaient la société. On prononçait le nom de certains auteurs en se pinçant le nez, d'autres étaient carrément rayés des programmes. Les textes étudiés étaient aseptisés. À 70 ans bientôt, il m'arrive encore d'être surprise par la révélation de certains faits tenus cachés par nos éminents professeurs à l'époque. Tiens,  untel était homosexuel ? Ça alors ! Et celui-là opiomane ? Bigre ! Quant à celle-ci, une femme ? Jamais entendu parler !

J'aimais la littérature dans toute sa diversité.  « L'esprit 68 » a cependant eu comme effet de m'en écarter et de m'inciter à aller voir ailleurs, où le nouveau  monde pointait  son nez. Et c'était où ? Au département Socio à Nanterre.

Nanterre.

Le Département de Socio.

Les années 68-69.

Voilà, c'était là, le déboulonnage des statues, la destruction de l'ancien monde. Cours, cours, camarade, le vieux monde est derrière toi !

Je ne comprenais pas tout ce qui se passait. Mais je me sentais en prise avec tout ce qui se passait.

Je me souviens des assemblées générales de lendemain de manif. J'admirais ceux et celles qui entraient dans l'amphi A avec un pansement sur l'œil, ou en traînant une jambe blessée. J'écoutais, fébrile, les harangues de Cohn-Bendit qui faisait le bilan de la situation de la veille et organisait  la stratégie du lendemain. L'ambiance était électrique, on  se sentait porté par des espérances folles mais dont la réalisation nous semblait possible. Le Che était là !

 « Soyons réalistes: exigeons l'impossible ! »

Je faisais partie des troupes de base, pas des meneurs, tous masculins d'ailleurs. Les filles composaient des chansons et chantaient …(une autre bataille à l'horizon peut être…)

Résidente à la cité U, je suis tombée amoureuse d'un autre résident, militant pur et dur de La Gauche prolétarienne. Je garde encore les exemplaires de La cause du peuple dirigé par Jean-Paul Sartre. ( « L'existence précède l'essence »est une phrase qui a marqué ma jeunesse.)

Ces adeptes – nouvelle version de Robin des bois – volaient chez Fauchon des denrées de luxe pour les distribuer au peuple du bidonville, situé derrière la Fac. Je me souviens que l'un d'entre eux, Nicolas, chargé de faire le guet lors d'une action, a été repéré (puis plus tard condamné) par les flics en civil , parce qu'il lisait son journal à l'envers devant la prestigieuse boutique !

La portée symbolique de l'opération n'a pas toujours été comprise des bénéficiaires eux mêmes qui  ne savaient pas trop quoi faire de ces petits grains noirs et brillants dans une boîte ronde en fer.

 

Mais mais…

Mai 68 c'est aussi et surtout la violence des manifestations. Il m'arrive encore d'en faire des cauchemars. Rue Gay-Lussac par exemple. Les CRS montaient dans les étages en courant, défonçaient les portes des appartements où s'étaient réfugiés les manifestants et matraquaient. J'étais derrière l'une de ces portes, complètement affolée. J'ai attendu et attendu, redoutant d'être découverte. Mais au matin le calme est revenu. Une vision d'apocalypse nous attendait : la rue Gay-Lussac ressemblait à des images de guerre.

Les CRS avaient la haine, faut dire qu'ils étaient soumis à rude épreuve. Confinés pendant de longues heures dans leurs cars, sous le feu des insultes et des jets de pierre, ils devaient pourtant obéir à des ordres qui, heureusement, les contenaient.

 

Mais mais…

Mai 68 c 'est aussi et surtout la gaité des manifestations. Je me souviens  des parisiens qui nous offraient de l’eau, des fruits, des badauds qui nous applaudissaient, des grévistes qui se joignaient à nous dans l'enthousiasme et l'espoir. C'était la fête !

Il n'y avait plus de métro ? Plus de  train ? Pas de problème, n'importe quelle voiture embarquait les passagers. À croire que les gens n'avaient plus peur les uns des autres, on avait confiance, on voulait aider, on avait plaisir à rendre service, on se com-pre-nait !

Hé oui, il y a vraiment eu cette sorte d'état de grâce euphorique qui paraît aujourd'hui si improbable (quoique…)

On refusait cette société de consommation avec toutes ses dérives, ses méfaits, ses crimes. Et la dessus, comme on avait raison !

 

Mais mais…

Mai 68 a perdu une guerre mais gagné des batailles.

À 70 ans maintenant, je les retrouve, ces mêmes amoureux d'un monde meilleur, fidèles aux mêmes valeurs humanistes (terme à définir) je les retrouve dans la mouvance alter mondialiste, dans les initiatives citoyennes, dans les associations à caractère social et culturel, etc. Partout où l'humain est en danger. Non, ceux qu'on appelle les « soixante-huitards » ne sont pas tous devenus des nantis aux commandes.

Ce sont les mêmes qu'à 20 ans ! Same same but different !  Un peu vieux certes, mais plus riches car ils ont compris et appris de leurs erreurs et errances passées. Sûr, on ne croit plus au grand soir,  à force de prendre des claques, on a tiré beaucoup de leçons. Mais l'élan vital est là.

C'est comme si les graines dispersées il y a 50 ans, recouvertes des poussières toxiques de décennies de pollution mentale, commençaient à germer pour de bon, entretenues, arrosées par celles et ceux des jeunes générations qui ne sont pas tombés dans le piège de la société de CONS ommation.

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.