« Les trimards ont détruit les crânes de fonctionnaires burgondes »

Par Jean Lorcin, enseignant au lycée du Parc, Lyon (Rhône).

À la veille du 22 mars, j’étais professeur agrégé d’histoire au lycée du Parc de Lyon depuis 1961. Je préparais depuis 1965 une thèse d’histoire contemporaine économique et sociale sur la région stéphanoise entre la Grande dépression (1873) et la Seconde Guerre mondiale, sous la direction de Pierre Léon, professeur à l’Université de Lyon. Je venais d’échouer à une première candidature au CNRS – ce sera corrigé en 1969.

Membre du SNES [Syndicat national des enseignants de second degré], je n’avais pas adhéré à un parti politique, mais je votais à gauche, souvent communiste faute de mieux, tout en partageant depuis 1947 les préventions de la revue Esprit à l’encontre du stalinisme. J’avais salué avec enthousiasme l’avènement de Mendès France en 1954 et regretté la guerre d’Algérie. Incorporé au terme de mon sursis au 8e Régiment de tirailleurs tunisiens en 1955 – je venais alors d’être nommé professeur agrégé au lycée de garçons de Bourg-en-Bresse –, puis au secrétariat de l’état-major à Tunis, bien que suspecté, à tort, d’affinités avec le Parti communiste, j’ai été libéré en janvier 1958 après 28 mois de service. J’ai retrouvé mon poste au lycée de Bourg, que j’ai quitté pour Lyon en 1961. J’ai participé à Bourg en 1960 ou 1961 à une manifestation contre la guerre d’Algérie – on a même envahi la mairie. Au lycée du Parc, j’ai été témoin de manifestations de l’OAS [Organisation armée secrète] sous forme de graffitis.

Dès 1967, une certaine tension se faisait sentir de façon contradictoire. Un élève, fils d’un collègue de l’Université, manifestait son hostilité contre les professeurs marxistes – je le retrouverai l’année suivante parmi les gauchistes les plus résolus, au point d’être écarté par le comité d’action des lycéens en grève, qui flairait la provocation. Sur la radio, j’entendais un ministre de De Gaulle, préposé à la jeunesse, tenir des propos violents contre la vieille génération qu’il soupçonnait sans doute, lui aussi, de s’attarder dans un marxisme désuet, dépassé.

La première manifestation au lycée du parc du mouvement de Mai fut son invasion par les « trimards » qui vivaient depuis quelque temps dur les quais du Rhône. Vêtus de sorte de battle-dress, ils ont sauté le mur du lycée pour interrompre violemment des concours de recrutement des grandes écoles – il s’agissait, je crois me rappeler, de l’école navale. Les syndicalistes comme moi se sont immédiatement portés aux portes des salles de cours menacées d’invasion. On n’a pu éviter l’invasion des salles et l’interruption forcée des épreuves de concours, mais le pire fut évité peut-être grâce à notre présence. À la porte de la salle que je tentais, en vain, de garder, je me suis entretenu avec un de ces « trimards » qui disait avoir été évincé du lycée et en manifestait quelque amertume. Finalement, le lycée fut évacué sans violence et les épreuves de concours devaient la tenir plus tard. Le proviseur disait n’avoir jamais ingurgité autant de couleuvres de toute sa carrière.

L’agitation a gagné les lycéens, y compris en premier cycle : des élèves de 4e, je crois, qui n’étaient pas de mes classes, ont occupé le réfectoire et sont venus me demander de prendre leur tête – j’étais connu pour mes idées républicaines, et des élèves à moi, pour justifier leur mouvement à mes yeux, me disaient que c’était comme en 1789. Bien entendu, j’ai refusé de prendre leur tête. En revanche, la majeure partie du corps enseignant s’est mise en grève – une grève de fait imposée par celle des élèves. Nous ne voulions pas prendre la responsabilité d’une grève des lycéens proprement dit – c’était de leur initiative – mais nous reconnaissions officiellement le droit de grève aux élèves des classes préparatoires, considérés comme des étudiants. Nous avons même tenu des réunions avec eux, soit dans le lycée, quitte un jour à envahir une salle de gymnastique, soit à l’extérieur, dans les locaux de l’AGEL-Unef, dont j’avais jadis fait partie – les lycées se sont à cette occasion fait prendre à partie par des étudiants révolutionnaires, des filles particulièrement excitées qui leur reprochaient de pactiser avec des professeurs ! Cette rencontre hors les murs du lycée, dans les locaux de l’AGEL, hébergée à la mairie du 3e, nous a permis d’admirer les fresques qui les ornaient alors : elle représentaient des Palestiniens, baïonnette au poing, jetant les Juifs à la mer. Devant les réticences des professeurs présents, les lycéens nous ont dit de ne pas faire attention.

Au lycée, où les grévistes se tenaient en permanence, le corps enseignant était évidemment divisé, tout comme les élèves et leurs parents. Cela entretenait des conversations animées dans la salle des profs où les générations se heurtaient – j’y ai connu au début des années 1960 des vieux collègues qui reprochaient encore à Georges Bidault, jadis professeur au lycée du Parc, d’avoir écrit en 1931 un article critiquant l’attitude de Pierre Laval à Berlin. Aussi, lorsqu’un surveillant, un « pion », s’est permis de venir manifester son opinion dans la salle des profs, ce fut un tollé dans la vieille génération – quelle insolence ! Les anciens prenaient à témoin « Monsieur Achille ». « Monsieur Achille » était un professeur noir et avait mis sur pied une remarquable troupe de « negro spirituals » parmi ses élèves de classe préparatoire. Il répondit simplement à ses vieux collègues : « Oh ! vous savez, j’ai été nègre aux États-Unis. Alors ! » Cela mit un terme aux manifestations d’indignation.

À l’extérieur, j’ai participé à la grande manifestation du 13 mai de solidarité avec les étudiants arrêtés, une immense vague humaine hachée par des vagues de jeunes qui allaient d’avant en arrière, puis repartaient en courant  aux cris de :« Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! »

Nous nous réunissions à la Fac, où les syndicalistes ont voté l’abolition de l’agrégation (!), ou à la Bourse du Travail où les dirigeants du syndicat, dans le secret de leur bureau, m’ont affirmé, pour me rassurer, que ce vote était sans importance. Notre animateur, Chich, arborait une magnifique tignasse d’anarchiste qui faisait le bonheur des cinéastes. Jamais la Bourse, depuis des années, n’avait connu une telle animation, jugeaient les vieux militants ouvriers.

Les murs de la fac étaient couverts d’affiches situationnistes qui ridiculisaient les corps enseignants, à la grande joie des militants de droite qui venaient inspecter les lieux. Comme nous essayions de préparer l’avenir – nous rêvions de réformes – en nous réunissant entre syndicalistes de l’Unef et du SNES, nous avons confié à M. Léon la direction de la fac pour remplacer un corps enseignant souvent évanoui, ce qui nous fut violemment reproché par des militants étudiants particulièrement remontés. Un certain ordre régnait alors dans la fac – les entrées étaient contrôlées. Mais cela ne devait pas durer. De l’extérieur, des opposants de droite, cantonnés sans un immeuble voisin, brisaient les vitres de la fac à coups de lance-pierres. Enfin, des « trimards », comme à la Sorbonne, ont fini par envahir la fac – ils y ont en particulier détruit les crânes de fonctionnaires burgondes et de soldats francs découverts par Leroi-Gourhan dans des tombes mérovingiennes dans la montée de Choulans et la rue des Macchabées et déposés dans le bureau du doyen.

Dans la rue, cela se gâtait également, jusqu’à une manifestation qui dégénéra avec la mort d’un commissaire de police. J’étais alors en réunion dans un amphi de la fac, lorsque la nouvelle des événements en cours nous parvint. Nous sortîmes en masse de l’amphi. À la porte, un professeur communiste nous conjurait de ne pas aller sur les barricades : « Ce sont des fascistes », disait-il. De fait, les violences avaient commencé par un affrontement entre des manifestants et des opposants d’extrême-droite, avant que la police n’intervienne. Pour ma part, je me dirigeai vers mon lycée prêt à toute éventualité ; en cours de route, j’ai assisté sur le cours Lafayette, à distance de l’affrontement qu’on voyait et entendait au loin dans la perspective du cours, à l’érection d’un début de barricade par des loubards en blouson noir devant une petite foule de badauds. Une femme commentait l’événement en évoquant « toutes ces bonnes femmes qui vont se faire faire une beauté » – ce n’était pas son cas ! – « à New-York ». Et de de s’en prendre à son homme qui restait les bras ballants, alors que ces petits jeunes donnaient l’exemple. Au lycée, je fus reçu fraîchement – les profs sérieux avaient fait le nécessaire et n’avaient pas besoin de moi.

Les jours suivants, j’assistai au délitement du mouvement. Des parents d’élèves prenaient à partie les profs de gauche comme moi, nous rendant responsables du mouvement des lycéens et des étudiants. Le « bac » aurait lieu quand même. 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.