« Comment j′ai vécu Mai 68 à Cadarache »

Par Jean-Claude Cauvin, ingénieur centralien débutant au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), centre de Caradache (Saint-Paul-lès-Durance, Bouches-du-Rhône).

Ce témoignage n′a pas la prétention de donner des éléments sur le déroulement des événements qui ont marqué la vie du Centre d′études nucléaires de Cadarache durant cette période. D′autres que moi, bien plus impliqués à cette époque, ne manqueront pas de le faire mieux que je ne pourrais le faire. Il a pour seule ambition de rappeler quelques souvenirs qui me sont restés en mémoire. Parfois secondaires ou en marge de ce qui s′est déroulé, ils n′en sont pas moins des moments de vie qui ont joué un rôle essentiel pour construire l′individu que j′ai été et que je suis aujourd′hui cinquante ans après. C′est sans doute la raison pour laquelle ils sont restés gravés dans ma mémoire.

Je suis issu d′une famille traditionnelle de son époque. Un père issu du monde paysan du Haut-Var pour qui le service public a constitué l′ascenseur social (débutant comme télégraphiste, après plusieurs concours internes, il termina sa carrière à Marseille comme inspecteur des PTT). Une mère au foyer qui a mis toute son énergie et son intelligence à organiser la vie de la cellule familiale et la réussite de ses enfants. Une enfance heureuse dans un quartier de Marseille entre mer et colline (la Pointe-Rouge) où les enfants pouvaient se retrouver pour grandir ensemble. Des études secondaires au lycée Périer, puis, sur recommandation du professeur de terminale de mathématiques, intégration des classes préparatoires au lycée Thiers. Entré à l′École centrale de Paris en 1962, j′étais sursitaire et échappais ainsi à la guerre d′Algérie. Sorti d′école en 1965, j′ai bénéficié d′une affectation scientifique au CEN/FAR (Centre d′études nucléaires de Fontenay-aux-Roses) pendant mon service militaire. Je sortais ainsi du cadre de l′armée que je voulais éviter à tout prix. Ce fut mon premier contact avec le CEA [Commissariat à l’énergie atomique].

Dans ma prospection pour un emploi – à cette époque, un ingénieur sorti de grande école avait le choix –, parmi les critères que je me fixais, figuraient le retour vers Marseille et l′entrée dans une grande entreprise. Aussi, lorsque de ma place de stagiaire militaire au CEN/FAR j′appris qu′un service de Saclay recherchait des ingénieurs pour développer une antenne à Cadarache – je ne connaissais pas bien mais je savais que c′était un grand centre de recherche public dans le Sud-Est –, je postulais pour un tel poste... Je fus immédiatement retenu. C′est ainsi que, marié, un premier enfant, j′entrais dans la vie active en 1967 au CEN/Cadarache. Je le faisais avec une ambition : contribuer, à ma place de chef de famille et d′ingénieur, à faire avancer la société. Confusément de gauche, je le faisais avec des valeurs au cœur, sans doute en grande partie transmises par ma famille mais aussi par mes rencontres et mes lectures – je pense notamment aux auteurs américains Caldwell, Hemingway, Steinbeck que je dévorais –, des valeurs d′honnêteté, de respect du travail, d′égalité, de justice, de refus de la misère, de service public, de paix... 

1967, je débute ma carrière d′ingénieur au « hall métallurgie » qui regroupe plusieurs antennes de services « parisiens » chargés de mettre au point les éléments combustibles qui constituent le cœur des réacteurs nucléaires du moment (uranium naturel graphite gaz et eau lourde gaz). J′y conduit des essais hors pile de comportement de ces éléments combustibles.

Le 13 mai 1968, j′entre au labo de métallographie dont j′ai la responsabilité. Étonné, je constate que Jean-Pierre Frontier, le jeune métallographe cégétiste qui y travaille, semble plus intéressé à écouter la radio qu′à polir les échantillons que je lui avais confiés. Je lui fais part de ma surprise et de ma désapprobation... Sa réponse est immédiate : « Laisse tomber, nous sommes en train de vivre un moment qui restera dans l′histoire. » Après discussion, je me retire un peu dubitatif... La suite lui donna raison. Il avait été capable d′avoir une vision juste de la situation alors que je n′avais rien vu venir.  Évidemment cela m′interpellera tout au long des événements.

Car les événements se bousculent sur le centre comme dans tout le pays et je décide de prendre toute ma place dans ce grand mouvement. Les discussions s′engagent dans toutes les unités,  des conseils d′unité se mettent en place, les syndicats regroupés au sein du CFO (Comité des fédérations ouvrières) organisent l′action, la grève est lancée et le centre est occupé, les négociations s′engagent au niveau national avec l′obtention d′un PAC (Protocole d′accord collectif)... Écoute collective de De Gaulle dans les salles de la cantine, consultation du personnel sur le résultat des négociations, peu à peu le travail reprend avec le sentiment ambigu que bien des choses ont été obtenues mais que tout reste à faire. La nécessité de s′organiser m′apparaît comme évidente. Mais où le faire ? Avec qui ? La CFDT avec ses mots d′ordre d′autogestion, de partage (certains ingénieurs proposaient de partager leur salaire avec les ouvriers) ? La CGT incontestablement au cœur de ce grand mouvement ? Mais un ingénieur a-t-il sa place dans ce syndicat ouvrier ? Je fais part de mes états d′âme à Jean-Pierre Frontier qui m′a accompagné pendant tous les événements. Il me propose de rencontrer un ingénieur, Luc Foulquier, que j′ai vaguement connu dans la cour de récréation du lycée Périer. « Il pourra t′expliquer en connaissance de cause les différences entre ces deux organisations puisqu′il a connu les deux », me dit-il. Je me rends donc dans le bureau de Luc Foulquier. Documents et tracts issus de ces deux organisations en main, il m′invite à me faire ma propre opinion sur ce qu′est la CFDT et  ce qu′est la CGT. Je découvre un monde. Tout ce que l′on m′a raconté sur la CGT est à revoir.

Sur le centre, rien ne sera comme avant. Les discussions se poursuivent, notamment à travers le conseil d′unité au sein duquel je suis élu. Une commission du personnel est mise en place au niveau national pour proposer une réorganisation et un regroupement des nombreuses unités dispersées qui travaillent dans le domaine de la métallurgie. Fort « opportunément » et « par hasard », la commission « métallurgie » a connaissance d′un rapport, le rapport « Moranville », du nom de son auteur, ancien responsable CEA qui revient après un détachement temporaire au centre Euratom d′Ispra. Un département est créé... avec Moranville à sa tête. Tout en étant satisfait du résultat, j′ai le vague sentiment que nous avons été manipulés. Comment l′éviter sans être collectivement organisés ?

Au nom de la décentralisation, une unité à part entière est créée à Cadarache avec un responsable sur place, alors que jusqu′à présent toutes les unités dépendaient de Saclay.  Paul Delpeyroux, ingénieur de Saclay, est pressenti pour en assurer la direction. Tout est lancé. Delpeyroux vient à la rencontre du personnel pour présenter son projet. Sa femme enseignante obtient sa mutation pour exercer dans la région... Mais patatrac ! Sa nomination officielle est refusée. Il fait partie de ces scientifiques qui militent pour que l′énergie nucléaire soit mise au service des œuvres de vie et non pour les œuvres de mort. Il est donc persona non grata à Cadarache. Je suis scandalisé ! Là encore Jean-Pierre Frontier et la CGT vont jouer un rôle essentiel pour organiser, malheureusement en vain, la protestation du personnel contre cette répression qui frappe un cadre de haut niveau. Si j′en doutais encore, preuve est faite que les ingénieurs ont leur place au sein de la CGT pour faire valoir leurs droits.

Dans le même temps, le responsable local de la plateforme d′essais, Michel Estavoyer, fait savoir qu′il n′apprécie pas d′être coiffé par une personne parachutée. Proposition lui est faite de conduire une mission de trois mois et mettre en place une organisation de coordination et de synthèse capable de répondre à une question cruciale : doter le réacteur Phénix en cours de construction à Marcoule d′un système de détection et de localisation de rupture de gaines exigé par EDF avant son démarrage alors que rien n′a été prévu dans le projet. Il me propose de l′accompagner dans cette  importante mission de coordination et synthèse. Après un temps de réflexion, j′accepte... et je découvre avec stupeur que ma mutation était lancée avant mon accord. Je demande explications à mon responsable national que je suis allé saluer avant mon départ. Pas de réponse mais un conseil : « Vous êtes incontestablement promis à un grand avenir au CEA … mais il faudrait que vous vous calmiez un peu. » C′était sans doute ce qu′il fallait me dire... pour que je décide définitivement de prendre toute ma place dans la CGT.

J′adhère donc à la CGT pour y prendre toute ma place et construire la société dont je rêvais. Quatre ans d′activité au sein de mon syndicat pour mesurer que la bataille revendicative – aussi indispensable soit elle – ne me suffit pas et qu′il me fallait franchir un pas supplémentaire en m′engageant dans le champ politique. Quatre ans, c′est ce qu′il a fallu pour faire sauter les freins qui me bloquaient et rejoindre le Parti communiste. C′est une nouvelle histoire enthousiasmante qui commence et qui a vu en quelques années le syndicat CGT devenir le premier syndicat de l′entreprise et le Parti communiste, initialement interdit, devenir un parti, fort de plus d′une centaine d′adhérents, reconnu sur l′entreprise avec panneaux d′affichage officiel et droit de distribution à la cantine. C′est cette histoire qui m′a permis de multiplier les rencontres ; de la femme de ménage à l′administrateur général, tous ont contribué à me construire. C′est elle qui m′a permis d′être acteur, à mon niveau, des événements de la vie et c′est ce sentiment d′utilité sociale qui a été, et qui est encore aujourd′hui, au cœur de mon épanouissement.

Merci donc à Jean-Pierre, à Luc, à Pierre, à Jacques, à Daniel, à Michèle, à Alain, à Josiane... à toutes celles et à tous ceux que j′ai côtoyés ou que j′ai simplement croisés. Je ne sais pas si tout cela aurait été possible sans Mai 68.

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