« J’aime Paris au mois de mai »

Par Gilbert Freuchet, 20 ans, lycéen.

Malgré toutes mes activités pré-estudiantines, je n’avais pas cessé de jouer de la guitare. Sans devenir un virtuose pour autant, je m’étais bien amélioré, les parents m’en avaient même acheté une à douze cordes, une Framus. Je composais des chansons aussi, engagées bien sûr, j’en traduisais d’autres, des inédites de Bob Dylan que j’arrangeais un peu. D’une pierre deux coups, ça me faisait aussi travailler mon anglais, et j’en avais besoin car le bac approchait et, pour ne pas avoir d’épreuve de maths, j’avais choisi l’option trois langues : l’allemand et l’anglais, que j’apprenais depuis le collège, auxquelles j’avais ajouté l’italien. C’était sans doute présomptueux. En tout cas, Dylan me faisait réviser l’anglais. J’eus quelques petits cachets dans des MJC, quelques petits succès aussi. Parallèlement, je poursuivais mon initiation politique. Dans les facs s’était installée une certaine agitation à partir du mois de mars 1968. C’est à l’université de Nanterre qu’elle fut la plus vive, un groupe d’étudiants anarchistes et trotskistes avait occupé les dortoirs des filles, ce qui était interdit, pour lutter contre la répression sexuelle et pour prôner l’amour libre. L’agitation ne cessant pas, le doyen avait demandé aux forces de police d’intervenir, ce qui était illégal, car depuis le Moyen Âge, elles n’avaient pas le droit de pénétrer dans les campus. Les choses se calmèrent, on promit l’indulgence aux étudiants « fautifs » et les forces de police se retirèrent sans heurts. Les promesses ne furent pas tenues et la trentaine d’étudiants qui avaient bloqué une partie de la fac furent renvoyés de la cité universitaire. En réaction, des étudiants, à leur tête Daniel Cohn-Bendit, fondèrent le Mouvement du 22-Mars, mouvement étudiant antiautoritaire et d'inspiration libertaire, fondé dans la nuit du 22 mars 1968. Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître qu’à ce moment-là, ces événements me passèrent complètement au-dessus de la tête. Je n’ai jamais été anarchiste, je n’avais guère de sympathie a priori pour ces formes de rébellion. Je m’étais souvent révolté mais toujours de façon individuelle, sans aucune doctrine. J’allais peu à peu changer. Plusieurs fois, des manifestations de jeunes du lycée Jacques-Decour, lycée réputé gauchiste, venaient jusque devant notre institution religieuse pour nous faire bouger un peu. Ces chahuts, que je comprenais mal, ne m’attiraient guère, j’étais un garçon encore bien sage, mon apprentissage n’était pas achevé. Cependant, un copain de Rocroi, qui était à la JCR (Jeunesses communistes révolutionnaires), m’entraîna dans des réunions pour fonder un Comité Vietnam. Je ne devais pas y rester longtemps car, quelques jours plus tard, la JCR fut interdite par le gouvernement. Le mouvement se refonda peu de temps après et s’appela Rouge. Interdit lui-même au bout de quelques mois, il prendra l’appellation LCR (Ligue communiste révolutionnaire) qui dura quelques années pour devenir NPA (Nouveau parti anticapitaliste) qui existe encore aujourd’hui. Je fus plus ou moins sympathisant de ce mouvement pendant quelques années, sans toutefois y adhérer complètement, ses propos trop partiaux me gênaient. Mon adhésion, je m’en rends compte aujourd’hui, était plus une posture que le résultat de véritables convictions mais, au sortir de l’adolescence, on cherche un peu la direction à suivre. Il y avait aussi, de ma part, une bonne dose de provocation et de révolte désordonnée. Comme avait écrit le prof de philo sur mon livret scolaire pour le bac : « La passion de ses sentiments vaut plus que la rigueur de ses arguments. » Sans doute un peu vrai, mais j’aurais voulu le voir lui, à 19 ans ! Lorsque, la maturité aidant, j’eus l’occasion de lire – et de comprendre – Trotski, sa pensée, une fois dépouillé des artifices du romantisme juvénile, m’apparut dans toute sa monstruosité totalitaire. Mao Tsé-Toung et sa Révolution culturelle, qui m’accaparèrent un temps ensuite, suivront le même chemin.

Pendant ce temps, l’agitation (ou la révolte) étudiante prenait de l’ampleur. Le fait déclencheur d’une explosion comme on n’en avait jamais vu se produisit le vendredi 3 mai, appelé aussi le « vendredi rouge ». Je n’ai pas la prétention ici de me livrer à une réflexion d’historien sur les origines profondes de ces événements, ce n’est pas l’objet de ces quelques lignes, mais tout simplement de les relater tels que je les vécus au quotidien, avec toute l’analyse qu’on pouvait en livrer à ce moment-là. Je dois toutefois donner une vue globale plus précise. Le monde occidental était agité depuis le milieu des années soixante. En 1966, de grandes manifestations eurent lieu en Europe, Hollande en tête, en Italie, en Allemagne fédérale et d’autres pays encore, seule l’Espagne ne bougea pas, Franco n’était pas déboulonnable et les souvenirs de la guerre civile encore cuisants ; dès 1968, aux États-Unis, de violentes bagarres éclataient entre les forces de police et les jeunes qui manifestaient contre les lois raciales, la guerre du Vietnam et pour la liberté sexuelle. Au Mexique, les manifestants, plus radicaux et encadrés par des groupes révolutionnaires formés à la lutte armée installaient quelques mitrailleuses sur les toits de Mexico. À Prague, en Tchécoslovaquie, l’Armée rouge et ses blindés mettaient fin à la tentative d’instaurer un « communisme à visage humain » comme l’avait entrepris le chef de l’État, Alexandre Dubcek. Plus loin de nous, la Chine s’était lancée dans « le Grand bond en avant » et la révolution culturelle, reprise en exemple à suivre par beaucoup d’entre nous. Tout ça pour dire que l’agitation, parisienne au début puis, gagnant, à un degré moindre toutefois, la province, n’était pas un fait isolé. Le point commun de tous ces mouvements, à quelques exceptions près, était de faire sauter toutes les barrières traditionnelles étouffantes avec l’espoir (et l’optimisme) d’y parvenir. On peut dire que malgré les durs combats qui eurent lieu, l’ambiance dans les pays occidentaux resta globalement grisante.

Le vendredi 3 mai donc, en fin d’après-midi, sur ordre du recteur de l’université de Paris, la police fit irruption dans la cour de la Sorbonne. Près de six cents personnes furent interpellées, vingt-sept arrestations maintenues. Ce fut l’étincelle qui enflamma la poudre. De violents combats vont aussitôt s’enchaîner, jusque fort tard dans la nuit, dans tout le Quartier latin. La dureté des affrontements et la volonté étudiante, non plus de seulement se défendre mais de passer elle-même à l’attaque, surprend tout le monde, surtout que ces mouvements au départ sont entièrement spontanés et n’ont reçu les consignes d’aucun parti, d’aucun syndicat, hormis le syndicat étudiant, l’Unef, et celui des enseignants universitaires. Le Parti communiste et la CGT feront tout au contraire pour freiner une contestation qui leur échappait, puis pour la reprendre à leur compte. Personne ne sera dupe et la totalité des revendications, tant que le milieu ouvrier restera à l’écart, resteront hors de leur contrôle. Dès le lundi 6 mai, les affrontements reprennent boulevard Saint-Michel et, toujours aussi surprenant que cela paraisse, ce sont les étudiants eux-mêmes qui contre-attaquent en chargeant les CRS. Les revendications exigeant une refonte de l’université vont déboucher sur une remise en cause générale du conservatisme de notre société, de ses interdits, de ses tabous. À partir de cette date, les combats ne cesseront plus de tout le mois.

Et moi dans toute cette histoire ? Je décidai de participer à la grande manifestation organisée le 10 mai après-midi. Il faut dire qu’entre-temps, nous avions « occupé » notre lycée et que tous les cours étaient interrompus. La manifestation se voulait pacifique mais je pense, encore aujourd’hui, qu’un piège nous fut tendu. La manif en effet était partie, comme d’habitude, de la Bastille. Il y avait énormément de monde et nous suivions tranquillement le cortège. Mais peu à peu, je m’aperçus que nous étions dirigés, vers où, je l’ignorais, mais plus on avançait plus il y avait de CRS en armes qui barraient toutes les rues adjacentes pour empêcher toutes sorties. Obligé de continuer dans la seule direction qui nous était autorisée. On traversait des places où apparemment des combats venaient d’avoir lieu. Ça sentait encore les gaz lacrymogènes. On traversa la Seine vers le Palais Royal, puis le Louvre avant d’être dirigé vers le boulevard Saint-Germain et enfin le boulevard Saint-Michel. Des cris et quelques tirs de fusils à grenade nous surprirent. Avec mes copains de Rocroi, ils s’étaient « convertis » aux manifs, nous décidâmes de repartir et de rentrer chez nous. Impossible, le quartier était cerné. Nous prîmes une rue ou deux, mais elles étaient barrées un peu plus loin. Il restait le jardin du Luxembourg comme échappatoire. Peine perdue, on nous alerta qu’aucun passage n’était permis par là non plus, les gardes mobiles avaient totalement investi le parc. Nous fîmes demi-tour une nouvelle fois pour nous apercevoir qu’au bas du boulevard, des combats avaient repris. Nous étions coincés, il n’y avait plus aucune échappatoire, même les halls d’immeubles pour se réfugier étaient fermés. Alors, de guerre lasse, et l’expression en l’occurrence est bien choisie, nous aidâmes à la construction de barricades dans le seul but de nous protéger. Moi, sans l’avoir voulu expressément, j’étais à peu près en habit de circonstance ; depuis le début de l’année scolaire, à ma tenue de « minet », blazer noir cintré et pantalon en tweed made in England, s’était substituée la « tenue beatnik » : jean en velours kaki serré en bas, rangers et treillis d’occasion de l’armée américaine, acheté trois sous aux Puces. Je trouvai un foulard pour me mettre sur le visage, mes yeux commençaient à pleurer à cause des grenades qui, pour l’instant, ne tombaient pas sur nous. La première barricade était tenue par les anarchistes, des pros qui savaient se battre et surtout, au contraire de nous, n’avaient pas peur. Mais on se doutait bien qu’ils ne tiendraient pas longtemps. Alors on s’activait, on se passait les pavés en faisant la chaîne et inutile de dire que si on a tendance à crâner après coup, dans l’immédiat, c’est la frousse, une frousse comme on a rarement connu, qui nous faisait nous activer. Et puis, tout se précipita, la première barricade céda, la deuxième ne tarderait pas à suivre, ce serait ensuite notre tour. On décida tous d’aller se réfugier dans la Sorbonne le plus rapidement possible. Les lourdes portes de bois étaient verrouillées et nous poussions dessus jusqu’à ce qu’enfin on nous ouvrît. Il était moins une, les CRS étaient déjà là. Mais nous avions eu le temps de nous enfermer. Ils lancèrent quand même quelques grenades par-dessus les hauts murs de la faculté qui tombèrent dans la cour, là où étaient allongés, sur des brancards, les nombreux blessés. Nous entrâmes rapidement à l’intérieur des bâtiments car l’air dehors était devenu irrespirable. Nous y découvrîmes toute une organisation destinée à tenir un siège, une cantine improvisée nous permit d’avoir un bol de soupe. Nous n’avions plus qu’à aller nous asseoir dans un amphithéâtre en espérant que la police n’entrerait pas. Je vous laisse imaginer l’angoisse des parents qui savaient où nous étions. Ma mère avait même appelé le cardinal Marty, l’archevêque de Paris. Elle ne put joindre que ses services mais, comme tout le monde l’appelait, il intervint directement pour que la police cesse et nous laisse partir. Vers 6 ou 7 heures le lendemain matin, on vint nous prévenir que nous pouvions sortir à condition que ce soit dans le calme. Je vous garantis qu’on a tout de suite été d’accord. Nous pûmes ensuite rejoindre le métro, au milieu d’un couloir de policiers armés mais silencieux. L’épreuve était provisoirement terminée pour ce jour-là.

J’ai sans doute été un peu long pour relater l’événement, mais c’est le seul moment où l’on a pu être des héros malgré nous et avoir nos premiers souvenirs d’anciens combattants. La version que nous en donnâmes aux copains le lendemain, en rapportant nos maints « faits d’armes », fut racontée de façon plus avantageuse.

À partir de cette date, le mouvement s’étendit à l’ensemble de la population, la quasi-totalité des entreprises, publiques et privées, se mirent en grève, les étudiants n’étaient plus seuls, les ouvriers se lançaient dans la bataille, les syndicats et partis de gauche aussi, ce qui allait foncièrement changer nos revendications. Peu importe, on conservait les nôtres et les affrontements violents continuèrent. Sans moi toutefois, j’en avais eu un échantillon, et fidèle à la devise « courageux mais pas téméraire », je décidai d’orienter ma participation vers des actions plus en harmonie avec mes affinités. J’allais bientôt en avoir la possibilité ; j’avais intégré, peu avant, un nouveau groupe qui cherchait un bassiste, les Parisiens. C’était un orchestre de bal, musette et variétés, avec sept musiciens et nous voulions apporter notre pierre à l’édifice contestataire. Les usines étaient toutes en grève et occupées par les grévistes pour éviter de probables trahisons, ce qui ne s’était pas vu depuis 1936, disaient les vieux. Les ouvriers se relayaient jour et nuit. Pour les soutenir et les distraire un peu, nous nous produisions en concert, dans une entreprise différente chaque soir, avec l’accord préalable des représentants syndicaux. Concerts gratuits s’entend, c’était une question de solidarité « participative ». On avait le reste de la journée pour se reposer. De toute façon, il n’y avait plus rien d’autre à faire, tout le monde était en grève, trains, bus, administrations, les collèges et lycées étaient fermés et occupés, les pompes à essence vides. La vie n’était pas désagréable, il faisait un beau de temps de printemps, Paris dans la journée était calme pour s’y balader sans les voitures qui ne circulaient plus et, comme dit la chanson, « J’aime Paris au mois de mai » un bonheur ! Seules les nuits restaient d’une extrême violence, je n’ai dû y retourner qu’une fois ou deux, pas très longtemps.

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