« Un nouveau monde était en gestation »

Par Brigitte Gonnet, 14 ans, en 3e au lycée de Laon (Aisne).

Mes souvenirs sont un peu tronqués, mais voici ceux qui me restent.

J’allais au lycée de jeunes filles de Laon avec une copine un peu plus âgée que moi. J’avais 14 ans et demi et j’étais en classe de 3e. Dans le tramway, une élève nous dit qu’une grève a commencé. Je ne me souviens pas si c’était une grève générale annoncée, mais nous avons décidé d’y participer et de prévenir les autres élèves du lycée. Au lycée de filles un petit groupe s’est  formé et nous sommes allées au lycée de garçons à quelques pas de là pour les prévenir.

La grève s’est généralisée. Des réunions de réflexion, de paroles ont été organisées dans l’établissement. Au dehors les ouvriers, les cheminots et autres professions s’étaient mis en grève aussi. Des rassemblements quotidiens, des défilés permettaient d’être soudés, d’avoir des infos.

Je me souviens d’une réunion publique organisée par les professeurs sur ce que devait être l’éducation : non pas de l’apprentissage par cœur seulement, mais de la réflexion, de la capacité à comprendre, à faire des recherches, faire des adultes responsables.

Au CFPA de Laon, je ne me souviens pas du pourquoi, mais le directeur a voulu fermer la cantine et les stagiaires se sont retrouvés sans alimentation. Les stagiaires étaient internes, loin de leur famille (Réunionnais, Martiniquais, Portugais, etc.). Une stagiaire avec qui je faisais de la JOC [Jeunesse ouvrière chrétienne], m’en a parlé. J’ai prévenu mes parents qui faisaient grève aussi. Ils ont alerté le comité de soutien qui avait été formé. Ils ont financé un ou deux petits déjeuners en leur apportant du pain et autres choses.

Les adultes sont intervenus auprès du directeur. La situation s’est peu à peu arrangée.

Mon père était cheminot. Ses collègues et lui occupaient le dépôt et la gare. Les trains ne circulaient plus. Nous allions de temps en temps au dépôt avec lui. Un jour en revenant de la gare, il s’est fait agresser par le comité du SAC [Service d’action civique[1]], a reçu un coup de poing, s’est fait secouer sa voiture (la première voiture toute neuve de la famille !). Lors de la réunion à Grenelle, des travailleurs sont allés soutenir les délégués qui négociaient. Mon père en faisait partie.

J’étais allée à l’assemblée des cheminots lorsqu’ils ont décidé la reprise du travail. C’était mouvementé. Certains voulaient reprendre et d’autres voulaient continuer.

Il y a eu de la solidarité entre les familles sur le plan alimentaire. Ma mère a donné des légumes à une famille qui était plus en difficulté.

Nous avons passé l’épreuve du BEPC à l’oral seulement, comme partout.

Rien à voir avec les films qui sont sortis où des jeunes dormaient dans l’établissement scolaire, fumaient et draguaient, rien à voir avec les violences des barricades.

C’est un événement qui m’a beaucoup marquée. Un nouveau monde était en gestation. On avait un idéal. Nous avons obtenu des meilleurs salaires pour les travailleurs, des parents d’élèves qui ont pu assister au conseil de classe, des délégués de classe qui ont pu aussi y assister, des clubs qui ont pu exister (musique, théâtre, et autres), que les élèves géraient eux-mêmes.

 

[1] Sorte de police parallèle du mouvement gaulliste créée en janvier 1960 et responsable de nombreuses violences.

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