L'AVANT MAI

Francine Gautier-Lechevretel. Étudiante, 1re année de licence, Caen (Calvados)

 

« On a souvent dit qu'à Caen, Mai 68 avait commencé dès janvier », par Francine Gautier-Lechevretel

La déflagration de Mai 68 a eu lieu à la fin de ma première année de licence. J'étais arrivée à Caen à l'automne 1967 pour la rentrée universitaire. Auparavant, j'avais travaillé toute une année, convaincue en quittant mon lycée que l'université était hors de ma portée. Pas de conseiller d'orientation dans ce lycée et personne ne nous avait donné d'informations au sujet d'une éventuelle poursuite des études. Les élèves des sections « modernes » – plus particulièrement M' – étaient censés passer directement dans le monde du travail, le bac constituant leur bâton de maréchal. Dans ma famille, j'étais la première bachelière et il n'y avait aucun exemple d'enfant resté aussi longtemps au foyer sans gagner sa vie. Certes, je bénéficiais d'une bourse et je travaillais tous les étés depuis la classe de troisième, tantôt dans une agence bancaire, tantôt dans un magasin ou encore à la poste. Mais il était grand temps de soulager mes parents de manière définitive en gagnant ma vie.

Je suis partie en région parisienne, à Jouy-en-Josas où j'avais trouvé un emploi d'éducatrice. Toutefois, je suis restée en contact épistolaire avec Pascale, mon amie de lycée qui, elle, avait sauté le pas et s'était inscrite à la faculté de droit à Caen dans le sillage de son frère aîné. Elle me racontait le quotidien étudiant, l'importance de la corpo qui avait la haute main sur la duplication des cours, les étudiants politisés – très à droite – la bibliothèque où elle aimait travailler. Elle me décrivait le campus, vaste et planté d'arbres, le restaurant et sa chambre à la cité universitaire, le centre sportif étudiant où elle prenait des cours de danse contemporaine. Puisque mon amie avait intégré l'université sans problème, c'était peut-être que les études supérieures étaient moins inaccessibles que je ne me l'étais imaginé. Est-ce que ce n'était pas moi, plutôt, qui ne me reconnaissais pas le droit d'entrer dans ce lieu que je croyais réservé à l'élite ? Pascale m'a indiqué la marche à suivre, j'ai obtenu une demi-bourse et une chambre dans la même cité qu'elle. Fin octobre, j'ai quitté mon emploi ainsi que le foyer de jeunes travailleuses où j'habitais et c'est avec bonheur que j'ai pris place début novembre 1967 dans l'amphithéâtre de Lettres modernes. Je me sentais en état d'apesanteur, tout était tellement plus facile ici comparé à la rudesse du monde du travail. Je venais d'entrer dans un autre univers et j'étais encore tout étonnée qu'on m'en ait laissé franchir le seuil. Ma chambre sur le campus était claire et agréable. Très fonctionnelle, elle me paraissait plus grande que les neuf mètres carrés annoncés et ne souffrait pas la comparaison avec celle du foyer de jeunes travailleuses que je venais de quitter. Plus de bus à prendre, les cours avaient lieu sur place. On nous faisait même le ménage dans les chambres une fois par semaine et le restaurant universitaire nous préparait des repas corrects pour un prix modique. Il ne restait plus qu'à étudier ; c'était un luxe dont j'entendais bien profiter.

On a souvent dit qu'à Caen, Mai 68 avait commencé dès janvier. Depuis les années 1950, la ville avait connu une industrialisation rapide. De nombreuses usines s'y étaient installées. La main-d’œuvre était abondante, réputée docile car d'origine rurale, souvent féminine et peu syndicalisée. Elle se satisfaisait de salaires bien inférieurs à ceux de la région parisienne. Cette configuration a changé avec l'arrivée dans les usines des jeunes issus du baby-boom. Ils ont commencé à réclamer des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail. Mais toutes leurs demandes sont rejetées par le patronat et on répondra à leur volonté de dialogue par un profond mépris. Pour sortir de cette situation bloquée, ils se sont mis en grève le 23 janvier 1968[1] et de grandes manifestations ont été organisées. Trois jours plus tard, le préfet a brutalement réprimé la dernière d'entre elles. Les affrontements entre jeunes ouvriers et CRS ont duré toute la nuit du 26 au 27 janvier et on a relevé de nombreux blessés dont une trentaine a été hospitalisée. Ce n'était pas une « jacquerie » comme certains journaux l'ont écrit. En échange de son travail, cette nouvelle génération voulait être reconnue dans sa dignité et réclamait une vie meilleure que celle de ses aînés. Un groupe non négligeable d'étudiants a participé à cette manifestation très nombreuse et largement féminisée.

Seuls les échos de cet événement me sont parvenus, bien à l'abri que j'étais dans mon microcosme universitaire. Pourtant, j'avais déjà eu un aperçu de la contestation de l'ordre établi lorsque le ministre [Alain] Peyrefitte était venu inaugurer notre faculté de Lettres flambant neuve. Des étudiants de l'Unef s'étaient rassemblés à l'extérieur du bâtiment et j'avais écouté, stupéfaite, le discours de l'un d'eux au micro : « Pendant que vous sablez le champagne, Monsieur le ministre, nous, étudiants, rencontrons des difficultés… » On pouvait donc parler ainsi à un ministre ? Le mettre en cause de cette façon ? La police dispersa les manifestants à coups de grenades lacrymogènes.

//suite du témoignage dans le livre//

[1] Merci à Jean Quellien et Serge David dont l'ouvrage Caen 68 (Éditions du bout du monde) m'a permis de reconstituer la chronologie des événements de 1968.

 

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