« C’était pour moi un clin d’œil contre l’autorité… »

Par Joëlle Cousinaud, 17 ans, Paris.

J’ai 15 ans en 1966. Je suis des cours d’anglais organisés le soir par la Ville de Paris derrière Notre-Dame quand mon amie Chantal m’interpelle : « Hey Joe, il y a un type, rue de la Bûcherie, dans une librairie anglaise, qui offre “un livre contre une cigarette blonde” ! C’est écrit à la craie sur un écriteau au-dessus d’une caisse pleine de livres ! » Waouh !!! J’enfourche ma mobylette rouge, je traverse la Seine et j’entre dans la Librairie Shakespeare & Co, kilometer Zero. Et là, je fonds de plaisir, mes yeux vont en tous sens, mon sourire s’épanouit, mon corps se met à vibrer. Je me sens comme la plus petite des Matriochki[1] explosant toutes celles qui l’enfermaient… « It’s fantastic !!! It’s great !!! » Et toi George, amusé, assis derrière ta caisse (un tiroir en bois sans sécurité, une calculatrice préhistorique), avec ton habituelle tasse de thé au lait, de me dire en me tendant un trousseau de clés : « You’re the owner next week-end ! »

Et me voilà, le week-end suivant, légère au milieu des livres, accueillant, renseignant, vendant, tout sourire et bonheur – en harmonie. Un seul accroc : le vol du beau grand livre sur Dali. Mais George n’a rien dit ; l’enjeu était ailleurs…

À ce moment-là est né un beau partage d’amitié. Tu me parlais de tes voyages, de tes tours du monde, de Sylvia Beach, d’Anaïs Nin, de Laurence Durrell, de James Joyce, d’Hemingway (merci encore pour A Moveable Feast) et d’autres génies des lettres… J’ai pas mal voyagé depuis mais lorsque cela ne m’est pas possible, mon esprit s’évade quand même, riche de tous ces êtres inspirés. J’ai assisté à nombre de poetry readings autour du feu de bois fait dans ce trou à même le sol au milieu de la librairie qui t’a valu nombre de descentes des pompiers. Tu nous servais ta célèbre soupe, tes pancakes, ton pain azyme et, en véritable Américain globe-trotter, les « doggy bags » que tu rapportais du restaurant chinois dans des sacs en plastique bleus.

Et puis, il y eut 68. J’avais 17 ans, toujours ma mobylette rouge comme fidèle destrier et la Librairie comme refuge. Cela me créait des conflits familiaux sévères mais j’avais goûté à la vraie liberté, celle de penser, celle de l’indépendance de l’esprit, et rien n’aurait pu m’arrêter et ne m’a d’ailleurs jamais arrêtée depuis.

L’ambiance du Quartier latin, les fêtes dans les restaurants de la rue de la Huchette, les longues discussions où nous reconstruisions le monde, le temps béni où la cause des femmes trouvait enfin une respiration, la création du MLAC [Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception], certaines frontières sociales qui explosaient (nous le croyions alors), la communication entre garçons et filles et une grande liberté de parole entre jeunes et moins jeunes.

Grâce à toi, j’allais souvent à l’Olympia (tu me donnais toutes tes invitations), et grâce à ton amie Colette, au Théâtre de la Ville, moi qui avais grandi avec le TEP [théâtre de l'Est parisien] et le TNP [Théâtre national populaire].

C’est aussi alors que j’ai connu le célèbre coiffeur de la rue Saint-Sulpice, Serge Renard, qui a révolutionné son métier avec les coiffures « à la Louise Brooks » (j’y ai perdu mes longs cheveux type « nuage noir »). Édouard Malagon – l’architecte-couturier qui créait les robes de soirée de Nina Hagen… et aussi mes tenues un peu décalées –, qui depuis a fait les plans de mon projet Patrimoine pour le château de Celles-sur-Belle. Et Jean-Michel, qui, dans son minuscule studio à côté de la Librairie, nous concoctait de délicieux repas : là aussi nos esprits et nos mots dépassaient les murs, s’envolaient, niaient les frontières.

Au premier étage de la librairie, je me plaisais à voir travailler Jean-Pierre Guillemot et son équipe. Je humais la fièvre des dessinateurs, d’où sont nées les Éditions Axium[1]. Jean-Pierre m’avait donné à vendre à la fac de Vincennes, pour 5 francs, (« sous le manteau », comme on disait…) Le Château de Cène de Bernard Noël[2]: littérature subversive à l’époque, par trop érotique ; c’était pour moi un clin d’œil contre l’autorité…

 

 

 

[1] Poupées russes.

 

[1] Les Lettres Fantastiques Illustrées, Collection Ouroboros (Claude Seignolle, Edgar Alan Poe, A. Rimbaud, Coleridge, Christopher Marlowe…).

[2] Paru sous le pseudonyme d’Urbain d’Orlhac aux éditions Jérôme Martineau. 

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