« Ces ouvriers voulaient faire grève, mais ne voulaient pas abîmer leur outil de travail »

Par Gabriel Delahaye, 33 ans, secrétaire général du théâtre Romain-Rolland de Villejuif (Val-de-Marne), membre de l'UD-CGT du Val-de-Marne.

Le mois de Mai 68 est plein de souvenirs inoubliables, j’ai participé à toutes les manifestations organisées avec la CGT. C’est sans doute aussi le mois où j’ai le plus marché, car outre les manifestations, comme j’étais alors membre de la commission administrative de la toute nouvelle UD-CGT du Val-de-Marne, je laissais ma voiture à Villejuif afin de pouvoir l’utiliser pour des liaisons et, pénurie d’essence oblige, j’accomplissais chaque jour à pied le trajet aller-retour de mon domicile, dans le quartier de l’Hôtel de Ville de Paris, à Villejuif. Souvenir important aussi le Spartacus que nous avons joué dans l’Île Seguin[1], le soir, devant un public nombreux.

Cependant, ce qui m’a sans doute le plus marqué, c’est la rencontre avec les salariés d’une briqueterie en bas de Villejuif. On nous y avait appelés, car les dirigeants de l’entreprise étaient partis en laissant le personnel livré à lui-même. Or on sait que pour maintenir une briqueterie en état, il est impératif que les fours ne soient pas éteints. Fort heureusement j’avais près de moi un jeune ingénieur. Nous y sommes allés. Sur place nous avons trouvé un personnel de diverses nationalités d’Europe de l’Est et du Moyen-Orient dont un seul parlait français et faisait la traduction dans les différentes langues. Ces ouvriers voulaient faire grève, mais ne voulaient pas abîmer leur outil de travail et la désertion de leurs dirigeants les avait écœurés. Le jeune ingénieur leur fit un programme de fabrication minimale pour permettre de maintenir la briqueterie en bon état. Cette conscience professionnelle de personnes pourtant déshéritées et en situation précaire a de quoi faire réfléchir. La grève terminée, les patrons retrouvèrent donc leur usine en état de marche. Je n’ai jamais su s’ils s’en étaient sentis redevables à leurs salariés, mais j’en doute.

 

[1] Sur l’île Seguin, à Billancourt, se dressaient alors les usines Renault.

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