« Je pense qu’il a dû être, lui aussi, un peu fier de son fiston »

Par Jean-Marie Cokelaer, 26 ans, employé d’administration, Arras (Pas-de-Calais).

Je suis né d’une famille de militants engagée dans le mouvement ouvrier chrétien dès avant la dernière guerre, 1936, etc.

De par l’exemple de mes parents, je n’ai pas eu de mal à entrer dans ce monde : JOC [Jeunesse ouvrière chrétienne], ACO [Action catholique ouvrière], syndicat CFTC puis CFDT dès l’évolution douloureuse de 1964, qui entraîna une scission.

Après huit ans passés comme ouvrier d’usine, en 1967, une évolution de ma carrière m’a conduit vers la formation professionnelle (AFPA).

En 1968, à peine sorti de mon usine où j’ai eu l’occasion d’implanter la première section syndicale CFDT, je me retrouve dans un milieu plus protégé dépendant en partie de l’État.

Comme dans la presque totalité des entreprises et administration, nous occupions notre lieu de travail, à tour de rôle durant les trois semaines de soulèvement et de négociation avec nos employeurs.

Pour ma part, je me suis mis à la disposition de l’interprofessionnel pour assurer la coordination des piquets de grève de mon secteur arrageois, ainsi qu’une une présence syndicale là où elle faisait défaut dans les petites entreprises.

Compte tenu de l’absence de courrier (la poste en grève), je me suis vu confier le pourvoi en tracts et presse syndicale. Ce qui m’a valu de me rendre plusieurs fois dans le mois à la confédération CFDT rue Montholon à Paris pour leur acheminement vers le Pas-de-Calais (pas de trains).

La pénurie de carburant nous obligeait à prendre de l’essence à hauteur de 5 francs à la fois à la pompe, c’est dire le nombre de pause à faire durant les  180 km d’Arras à Paris avec ma petite R4.

Ensuite, à charge pour moi de passer à chaque piquet de grève pour les distributions.

Une anecdote : Mon père à cette époque était en longue maladie. Je l’ai retrouvé au piquet de son entreprise à ma grande surprise, émotion et fierté. Je pense qu’il a dû être, lui aussi, un peu fier de son fiston.

Enfin les négociations se sont mise en place dans toutes les branches et entreprises, ce qui nous donnait l’occasion chaque soir de faire le point sur les acquis obtenus par les salariés.

Acquis de grande disparité selon les rapports de force en présence… Pour ma part, la formation professionnelle fut assez gâtée dans ce domaine, ce qui ne fut pas le cas dans bien d’autres entreprises au terme de plusieurs semaines de grève et de perte de salaire.

Hormis d’innombrables petits détails plus ou moins comiques dans ce moment fort de ma vie de militant, voilà ce qu’il me vient en mémoire de Mai 68.

 

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