« Nous nous disputions Paris Match »

Par Bernard Baille, 16 ans, lycéen à l’école technique horticole de Mariemont, habitant de Bienne-lez-Happart (Belgique).

Cette année-là je suis à l’école technique horticole de Mariemont, en cycle secondaire inférieur. Aujourd’hui, je me dis que j’ai été une victime de la stratification sociale. Pourquoi ?

À l’âge de 12 ans je voulais devenir prêtre. Le chemin classique pour cette vocation était les humanités gréco-latines… Mon instituteur avait dit à Maman que cette formation ne me conviendrait pas étant donné que j’étais très faible en français. J’étais à l’époque dans un collège élitiste. Je fus donc inscrit dans une filière technique. J’étais un chrétien dans un milieu laïc.

J’étais en 3e lorsque le vent parisien souffla sur le Nord. J’avais un excellent copain de classe dont son frère aîné était étudiant en médecine à l’ULB (Université libre de Bruxelles). et qui était également membre d’une cellule activiste protagoniste de l’Assemblée libre[1].

Notre école avait un côté merveilleux, implanté dans un superbe parc public, ce qui nous permettait des promenades où nous discutions souvent de problèmes politiques. Un problème politique permanent qui revenait dans nos débats était la guerre du Vietnam.

Plusieurs de nos enseignants étaient aussi des personnes engagées politiquement dans les localités environnantes.

Certes les événements de France nous ont marqués, mais il faut souligner que la Belgique était à ce moment de l’histoire marquée par la chute du gouvernement Vanden-Boeynants et le divorce entre Flamands et Wallons.

Plus proche de notre vécu, il y avait eu le 13 mai une conférence de Mélina Mercouri[2] à l’ULB concernant la situation du peuple grec subissant un régime de dictature, c’est à ce moment que mon copain de classe me conscientisa sur le mouvement étudiant ainsi qu’au mouvement ouvrier.

Je pense que c’est par ces événements que j’ai pris mes grandes orientations philosophiques et politiques. Il serait peut-être trop long d’entrer dans les détails mais quelques anecdotes m’ont marqué à cette période. En voici quelques-unes.

La télévision était récente comme moyen de communication, les images venant du canal « Lille » nous ont marqués et bien sur les grèves de l’ORTF.

Un hebdomadaire nous arrivait de France Paris-Match : il était acheté par notre éducateur. Souvent, nous nous disputions afin de découvrir les images d’actualité.

Il y eut bien sur un personnage qui marqua la jeunesse belge, celui qui fut aussi député écologiste européen, je veux parler ici de Daniel Cohn-Bendit. Ce dernier vint à plusieurs reprises, à la demande du parti écologiste, donner plusieurs conférences sur les relations politiques et sur l’Europe.

Rappelons-nous que quelques années avant Mai 68, le Belgique a connu à l’hiver 1960 de grandes grèves qui ont transformé le pays de fond en comble.

Les événements de France en général et de Paris en particulier m’ont personnellement interpellé. Avec un décalage, les prises de conscience se sont plus marquées encore dans les années 1970 :

  • une orientation politique à « gauche » ;
  • une foi postconciliaire avec, entre autres, « ce que vous avez fait au plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » ;
  • un engagement pacifiste se traduisant par le refus du service militaire et l’option de l’objection de conscience ;
  • durant ma carrière professionnelle, un engagement syndical permanent ;
  • une réflexion perpétuelle concernant l’autogestion ;
  • aujourd’hui, plus que jamais, la conviction que le courant politique écologique garde toute sa raison d’être.

Sur cinquante ans se sont passés beaucoup d’événements, entre autres, les conquêtes de l’espace.

Nous pouvons admirer notre planète bleue, elle est devenue un village… Protégeons-la de manière à ce que chaque habitant vive dignement et que chacun se sente solidaire les uns des autres. Mai 68 fut pour moi une prise de conscience profonde et qui dans le fond de moi me rend heureux.

 

[1] Il s’agit de l’occupation, de mi-mai à juillet, du grand hall de l’université.

[2] Actrice et femme politique grecque, opposante au régime des colonels et exilée jusqu’en 1974.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.