« Il avait fait un tableau montrant les CRS tapant sur les étudiants »

Par Pierre Roche, surveillant d’externat et secrétaire de la cellule du PCF au lycée Rodin, Paris (13e)

Les mois de mai et juin de 1968 n’ont pas été très particuliers dans ma vie militante et mon rôle dans les événements a été mineur. Pourtant, je crois utile d’apporter mon témoignage, car mon rôle a probablement été conforme à celui de centaines de milliers et de dizaines de milliers d’acteurs modestes et anonymes.

En 1968, j’allais avoir 27 ans en septembre, depuis dix ans je militais dans les organisations communistes, les Jeunesses communistes pour marquer mon opposition au coup d’État deDe Gaulle et ma volonté d’agir pour la paix et l’indépendance de l’Algérie. Je venais d’obtenir une licence de philosophie à la Sorbonne, j’étais surveillant d’externat depuis 1962 et c’est l’année où je me suis marié. Notre fils avait cinq ans. Nous habitions en HLM dans le 13e arrondissement de Paris. J’étais secrétaire de la cellule du PCF au lycée Rodin et membre du comité de section de la Butte aux Cailles. Ma femme occupait la même responsabilité dans la cellule locale Danielle-Casanova.

Il faut que je dise un mot de mes relations avec les étudiants. En 1961-1962, lors de ma première année de Propédeutique, j’étais responsable des lycéens communistes de Paris au bureau fédéral des Jeunesses communistes. L’année suivante, un dirigeant de la Fédération de Paris du PCF m’a demandé de militer parmi les étudiants communistes car la direction de l’Union des étudiants communistes (UEC) était devenue hostile à la direction du PCF.

Aussi, à partir de 1962-1963, il y a eu une bataille politique et organisationnelle de la direction du PCF pour reprendre la direction de l’UEC et j’y ai participé de toutes mes forces. En 1968, après ces années violentes, j’ai pensé être plus à ma place au niveau local qu’au niveau des étudiants.

J’ai assisté dans la cour de la Sorbonne à une bagarre entre les fascistes de la fac de droit qui étaient venus pour en découdre sans y participer. Pour moi, il s’agissait d’une péripétie assez habituelle et je n’y ai pas accordé beaucoup d’importance.

Par la suite il m’est arrivé une fois, vers le métro Cluny, d’être incommodé par les bombes lacrymogènes, mais c’est la seule fois.

Ma vie militante n’a pas été modifiée dans cette période – réunions de cellule et de sections, impression de journaux de cellule ronéotypés, distribution de tracts, vente de l’Huma-Dimanche, à quatre exceptions près :

  1. Lors de toutes les manifestations, j’ai fait partie du service d’ordre de la CGT, avec un ruban rouge autour du bras. Je ne me souviens plus bien des modalités pratiques de ce recrutement. Il me semble que la CGT avait demandé des militants sûrs au PCF. Nous nous tenions par la main ou le bras en bordure de cortège pour éviter les intrusions. Je n’ai pas été témoin d’incident.
  2. À l’angle de la rue de Tolbiac et de la rue de l’Espérance, lieu habituel de vente de l’Huma-Dimanche (autre activité habituelle) et devant les palissades d’un immeuble en construction, nous avons affiché du début mai à la fin juin sur un panneau mural des indications de ligne politique et d’activités. Les gens du quartier venaient discuter avec nous et certains s’y sont inscrits au CAGPUD (Comité d’action pour un gouvernement populaire d’union démocratique). À l’époque le sens et les termes utilisés des comités étaient importants et on n’avait pas peur de l’incompréhension.

À deux occasions, lors de discussions, j’ai perçu combien « les gens » pensaient la politique très différemment de nous. Il faut dire que nous vivions entre communistes et que nous avions beaucoup de certitudes partagées.

  1. Notre fils de 5 ans est venu avec nous à la Sorbonne. Il a vu la cour pleine de tables et de militants et une pagaille assez complète dans les couloirs. Quand il est revenu il a dit : « C’est chouette où travaille papa. »

À la même époque il dessinait en classe et avait fait un tableau montrant les CRS tapant sur les étudiants et c’est ce que nous avait rapporté son institutrice scandalisée. Ma femme lui avait répondu : « Pourquoi, vous pensez que ce sont les étudiants qui frappent les CRS ? »

  1. Lors de la manifestation gauchiste au stade Charléty, la direction du PCF avait demandé aux militants de l’arrondissement de monter la garde au 64 boulevard Blanqui, immeuble historique du parti, siège du Centre d’études et de recherches marxistes (CERM) et de l’Institut Maurice-Thorez. Ils craignaient une agression. Nous nous sommes retrouvés une vingtaine de militants, jeunes pour la plupart. L’un de nous a découvert un ensemble de documents publiés par le PCF clandestin pendant l’Occupation. Une petite plaquette de format très réduit dénonçant les traîtres et les exclus a fait sourire et rire certains. J’ai trouvé cela assez scandaleux, car j’ai un respect absolu pour les résistants et c’est sur un bulletin d’adhésion figurant sur une brochure consacrée à la Résistance que j’ai adhéré au PCF en 1961.

 

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