« Le sourire de mon père suffit à me convaincre qu’il avait compris »

Par Johnny Thurin, 17 ans, élève-maître en 1re à l’École normale d’instituteurs de Versailles (Yvelines)

 

Le 21 février 1968, j’ai eu 17 ans.

J’habitais et j’habite encore dans le nord des Yvelines (avant et 1er janvier 1968, cela s’appelait encore la Seine-et-Oise).

J’étais « élève-maître » en première, à l’École normale d’instituteurs de Versailles, au 45 avenue des États-Unis.

Tous les élèves, même ceux qui habitaient la commune (l’un d’eux était un de mes camarades de promotion), devaient être internes. C’était obligatoire. Nous rentrions chez nous le samedi après-midi, après le devoir surveillé hebdomadaire, donc après 16 heures et devions être de retour à l’école le lundi matin 8 heures, sauf ceux qui habitaient en province et ne rentraient que lors des congés scolaires.

 

Au mois de février, avec quelques camarades, j’avais choisi de participer à une formation de moniteur de centre aéré (les patronages, futurs centres de loisirs). Dans le cadre des FFC (Francs et franches camarades – les francs), notre formateur, un jeune instituteur (Roland Nadaus, futur maire socialiste d’Élancourt), s’est plaint, malgré notre envie de devenir moniteur, du fait que nous semblions apathiques, sans enthousiasme.

De fait, il régnait déjà un climat particulier dans l’école et entre nous. Une espèce de pesanteur, de sentiment de non envie, que ça n’allait pas comme on le voudrait. Aucun n’aurait pu définir ou décrire ce qui n’allait pas mais ça (c’était quoi, ça ?) n’allait pas…

 

Cette ambiance délétère s’est amplifiée dans les semaines qui suivirent. Quelque chose couvait… Mais quoi ?

 

Je ne sais plus quand cela a basculé mais nous étions prêts depuis un bon moment. Prêts à quoi ?

 

Toujours est-il que cela nous est apparu comme évident que quelque chose devait changer, même dans notre École normale de futurs instituteurs. Il fallait améliorer les choses, il fallait que ça change !

 

La grève des cours fut déclenchée. Des assemblées générales furent convoquées par les plus anciens dans la salle des conférences adaptée au rassemblement de nombreuses personnes.

Au début, les profs ne s’impliquèrent pas, puis certains se mirent à participer aux discussions qui s’étaient instaurées. Notre objectif : améliorer notre condition d’élèves-maîtres et notre formation (un an de formation professionnelle après le bac, cela nous paraissait bien court pour devenir enseignants).

Une forme d’autogestion s’était mise en place et les tentatives de « prise de pouvoir » de certains déjà politisés n’aboutirent pas.

 

Vu de l’extérieur de l’école, pas de violence de notre part, pas une vitre ne fut brisée… Notre future fonction nous imprégnait déjà assez pour que nous respections les personnes et le matériel.

Rappelons qu’à l’époque, tous les élèves de l’école étaient encore mineurs (la majorité, était encore à 21 ans) ; c’est sous Valéry Giscard d’Estaing qu’elle est passée à 18 ans, le 5 juillet 1974.

Tous les parents reçurent une lettre comme quoi leur fils refusait d’assister aux cours. C’était tourné de telle sorte que l’on pense qu’il était le seul à agir ainsi et qu’il fallait intervenir pour que cela cesse. Mon père, sans en dire plus (il me connaissait bien), me montra la lettre en me disant : « J’ai reçu ça. » Après que je l’aie lue, je lui expliquai la situation. Son sourire en retour suffit à me convaincre qu’il avait compris la tentative vaine de la direction de l’école.

 

Au bout d’un certain temps, il ne fut plus possible de retourner à l’école. La situation était bloquée sur toute la région.

 

Dès l’année suivante, je crois, la formation professionnelle fut prolongée d’un an. Ce qui posa quelques soucis à certains profs qui avaient du mal à étirer leur année en deux. Rapidement, la deuxième année commença par un stage de mise en situation dans laquelle l’élève-maître s’exerçait à la pratique de son métier, tandis que l’instituteur-trice qui l’accueillait pouvait, pendant plusieurs jours de la semaine, recevoir une formation continue. Les stagiaires étaient avec la personne titulaire de classe, le samedi.

 

Dans cette École normale, je n’ai jamais ressenti de tentative des professeurs d’influer sur nos opinions personnelles. Cependant la qualité de leur enseignement nous amenait à affûter notre esprit critique, ce qui, selon moi, ne pouvait être que la moindre des choses en raison du métier que nous allions pratiquer puisqu’il nous amènerait à faire de même auprès de nos élèves. Mes parents, eux non plus, n’ont pas cherché à orienter mes choix politiques. C’est durant ces fameux « événements » de Mai 68, en lisant les affichages dans les rues que je me suis fait ma propre opinion. L’éducation et les enseignements que nous recevions nous permettaient de commencer à apprendre à lire entre les lignes. Dès 17 ans, à l’occasion de ces événements, mon orientation politique devint pour moi une évidence et, depuis, je n’ai pas changé de bord.

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