« Nos ricanements ont détendu l’atmosphère »

Par Pascale Dassonville, 17 ans, en terminale au lycée, Bruère-Allichamps (Cher)

La seule photo qui me reste de Mai 68, en réalité, a été prise en juin. Trois jeunes au bord d’une piscine municipale. À Saint-Amand-Montrond, dans le Cher. Ma jeune sœur Patricia, mon amie Paulette, et moi. A priori, rien d’original, sauf que cette photo a été prise le matin du bac.

Nous venions d’apprendre depuis peu que nous le passerions à l’oral uniquement. Nous n’étions pas préparées à cela. Paulette surtout, très timide, en était terrorisée. Nous devions aller passer les épreuves à Bourges, à 45 km de là. Les parents de Paulette nous avaient demandé de prendre en charge leur fille, car matériellement cela leur posait un problème. Nous étions amies depuis la 6e, et le fait de rester ensemble pendant cette journée mémorable nous a sûrement aidées. Ma mère nous a donc conduites à Bourges l’après-midi. Tout le monde habillé sur son trente et un. Nous attendions dans les couloirs l’appel de notre nom. Paulette et moi, dont le niveau d’humour consistait à nous tordre de rire rien qu’à l’évocation des Shadocks, avions baptisé un des candidats « Belle cravate », car on aurait dit un élève de « High School » anglaise. Nous avons eu le temps de l’observer pendant cette attente et nos ricanements ont détendu l’atmosphère. Mais certains sortaient blêmes des salles, ou même en pleuraient. Paulette et moi étions en section classique. Le latin et le grec à l’oral, ce n’était pas prévu au programme, mais nous nous en sommes sorties.

J’ai même frôlé à un demi-point la mention Très bien.

Pour le reste, de retour dans mon village de Bruère-Allichamps, qui devait compter à peine 600 habitants, j’ai surtout souvenir de la panique de mon père, notable du coin. La rumeur d’une « liste noire » circulait dans la région et il était persuadé d’être en tête de cette liste d’ennemis du peuple à abattre.

Pour être sûr de ne pas mourir de faim, il est allé faire des provisions et a rapporté… 40 boîtes de confit de canard ! Après, pour nous, à part cette peur que nous lisions dans les yeux de notre père, la vue a repris son cours. J’attendais avec impatience d’être à mon tour étudiante à Paris et de pouvoir aller manifester, ce que je n’ai pas manqué de faire, les samedis, sur le boulevard Saint-Michel.

J’ai connu aussi le frisson des cavalcades, poursuivies par les CRS. Sans trop connaître les revendications des autres étudiants, j’y allais. Ma culture politique n’existait pas. Je savais seulement que j’étais opposée à mon père, proche de l’extrême droite. Cela me suffisait.

 

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