Billet de blog 22 juin 2018

« Certains bureaucrates considéraient l’opposition comme une maladie mentale »

Par Michel Mottay, 30 ans, enseignant et syndicaliste, Laval (Mayenne).

Mai68parceuxquilontfait
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En Mai-Juin 68, pour la première fois, j'ai senti que l'action individuelle, à condition de l'inscrire exactement dans le sens de l'action collective, pouvait infléchir le déroulement habituel, normal, immuable, des événements. À condition de voir juste et de faire vite. Il est impérieux parfois d'agir dans l'urgence, à chaud, de saisir au vol l'occasion qui ne se présentera plus. Lundi 13 mai 1968, c'était jour de grève générale « contre les violences policières » au Quartier latin à Paris. À Laval, un défilé avait conduit les manifestants de la Maison du Peuple à la mairie, puis à la préfecture. Cette « promenade » achevée, les responsables de la CGT, de la FEN et de la CFDT plièrent leurs banderoles, roulèrent leurs drapeaux et s'éclipsèrent. Mais la dispersion prévue ne se faisant pas, des incidents éclatèrent avec vitres brisées et flics molestés. De toute évidence, les protestataires restaient sur leur faim et souhaitaient autre chose. C'est alors que je proposai aux  militants présents de l'École émancipée puis aux manifestants de remonter à la Maison du Peuple pour y constituer un « comité de lutte ». L'idée parut répondre à l'attente du plus grand nombre. Le cortège se reforma et s'engagea dans l'avenue de la gare.

C'est alors que passa la DS (grosse voiture Citroën) du maire gaulliste, Francis Le Basser. Son véhicule fut bloqué puis secoué. Le notable en sortit et, très sûr de lui, voulut s'adresser aux manifestants. Il fut immédiatement cerné et hué, tandis que les pneus de sa voiture se dégonflèrent brusquement. Lucien Sosson, secrétaire départemental du SNI-FEN, le seul responsable syndical encore présent, s'interposa. Albert Pelé et moi, plus décidés que jamais à créer un comité de lutte, nous réussissions à entraîner de nouveau la foule vers la Maison du Peuple, tandis que le vieux maire s'éloignait à pied, seul, silencieux et tout penaud. Belle image de Mai 68 ! Et ce soir-là, à la Maison du Peuple, après un rude débat, naissait un « comité de liaison des travailleurs en lutte ». Nous étions déjà loin de la simple protestation contre les violences policières.

Ce comité eut la vie brève, évidemment. La bataille politique s'était engagée dès le début entre ceux qui estimaient cette structure dangereuse (« aventureuse », disaient-ils) et ceux qui la jugeaient indispensable, bien adaptée à la nouvelle situation de Mai 68, « la grève générale ». Jour après jour, les bureaucrates, redoutant d'être débordés ou dépassés, réussirent à casser la dynamique de lutte engagée le 13 mai. Le comité de liaison des travailleurs en lutte fut finalement remplacé par un comité intersyndical dont le but était d'obtenir, à tout prix et au plus vite, la fin de « l'aventure » et d'imposer la reprise du travail.

Le jeudi 6 juin, le SNI [Syndicat national des instituteurs] avait convoqué à Laval l'assemblée générale de ses syndiqués dans la cour de l'école de la Senelle. La très nombreuse assistance (5 à 600) écouta attentivement les intervenants. Au moment de voter pour ou contre la reprise du travail, Jean Primet, ancien instituteur-sénateur du Parti communiste dans un autre département, et qui ne travaillait plus dans une classe depuis longtemps, est venu se ranger, sans vergogne, dans le groupe des partisans de la reprise du travail. Finalement, ceux-ci l'emportèrent avec la courte majorité de 53 %. Aux élections législatives du 23 juin, deux semaines plus tard, cet ex-sénateur candidat député du PCF n'a évidemment pas gagné dans les urnes ce qu'il avait déjà perdu dans la rue.

Une autre lutte m'est restée en mémoire. Dans mon collège, Emmanuel-de-Martonne, l'enseignement de la musique n'était assuré que par un bricolage de complément de service. C'est une professeure d'anglais, Irène Macé, qui assurait avec conscience quelques heures de musique. Cette solution n'était pas satisfaisante. Le président de l'association des parents d'élèves FCPE avait une fille dont le projet était de poursuivre ses études en musique. C'était un homme décidé. Comme délégué syndical du collège, je l'étais aussi. Nous avons remué ciel et terre, avec l'appui constant des parents affiliés à la FCPE et des enseignants syndiqués à la FEN. Et nous avons finalement obtenu, après deux mois de lutte, non seulement la création du poste, mais aussi la nomination d'une professeure.

Deux jours avant les congés de Noël, on nous a annoncé que l'IPR (inspecteur pédagogique régional) de musique avait transféré notre poste et notre prof de notre collège au lycée Ambroise-Paré.  Depuis longtemps, faute de moyens, il ne réussissait pas à ouvrir au lycée une classe spécifique avec l'option de musique. Il profita de cette occasion pour prendre au collège le poste qui lui manquait au lycée. Ce coup de force, ce vol, nous mit en fureur. Apprenant par hasard que l'IPR devait venir au lycée inspecter un professeur le lendemain matin, le président des parents d'élèves et moi avons décidé de le rencontrer. Quand le proviseur nous aperçut, affolé, pâle et luisant de sueur, il nous accusa d'occuper son établissement (à deux !) et nous entraîna dans son bureau. Manœuvre que nous n'avons pas comprise. Pendant qu'il nous gardait près de lui pour s'informer, disait-il, l'IPR alerté s'échappait par une porte dérobée, courageusement. Duplicité et turpitude de chefs chargés d'éduquer la jeunesse !

Une autre lutte n'a pas laissé de traces dans les archives,  celle de la garantie du ré-emploi des MA (maîtres auxiliaires). C'étaient des enseignants qui avaient échoué aux concours de recrutement  des professeurs – CAPES – mais que l'administration employait pour assurer le remplacement des personnels malades. Certains avaient enseigné de nombreuses années. Des syndiqués – dont j'étais – considéraient qu'ils avaient fait la preuve de leur compétence puisque l'administration faisait régulièrement appel à eux et qu'ils devaient donc être intégrés comme profs titulaires, selon une procédure à négocier. À tout le moins, il était logique de leur garantir leur ré-emploi. Pas du tout, objectaient les dirigeants syndicaux, craignant une amputation du nombre des postes offerts aux titulaires. La solution passait par la création d'un corps spécifique de titulaires remplaçants. En attendant, il fallait régler d'urgence la précarité des MA qui, à chaque rentrée des classes, étaient dans l'expectative pas seulement pour leur emploi, mais aussi pour leur logement, pour  l'inscription de leurs enfants à l'école. Au minimum, on devait, par reconnaissance et par humanité, garantir leur réemploi. Un collectif national s'était créé dans ce but et avait appelé à venir à Paris porter cette exigence au ministère. Nous n'étions que quelques centaines, bloqués rue de Bellechasse et gazés par les CRS. Un mois plus tard, à la surprise (presque) générale des cadres syndicaux, cette exigence était reconnue par le ministre. Le ré-emploi des MA était enfin garanti. C'est une lutte identique avec grève reconductible, occupation de l'IA (inspection académique), matraquage policier, qui se mena dans ce département en 1974, pour obtenir la garantie de réemploi de vingt-quatre instituteurs SE (suppléants éventuels).

Dans ma vie syndicale en Mayenne, j'ai pris l'habitude de me confronter aux bureaucrates majoritaires. Certains d'entre eux considéraient même l'opposition comme une maladie mentale. Dans la pratique du débat démocratique, ils avaient l'art de brusquer et de truquer la libre délibération en s'appuyant sur des majorités silencieuses ou suiveuses, et de bâillonner, en les disqualifiant, les minoritaires mal-pensants. Au cours d'une réunion dans mon collège, j'avais présenté, en tant que responsable FEN, les enjeux d'une lutte à mener. Pour les modalités de l'action à conduire, l'unanimité paraissait sur le point de se faire dans notre assemblée. Soudain une camarade, timide et effacée, sortit de sa réserve habituelle pour déclarer, d'une voix menue mais ferme, son désaccord avec tous. Par surprise d'abord, puis par courtoisie, elle fut écoutée attentivement dans un profond silence. Ses arguments et sa conviction firent rebondir le débat et notre assemblée, moi compris, lui donna finalement raison. Ce retournement fut pour moi une révélation, non pas de la valeur et de la nécessité de la confrontation des opinions – c'est le débat démocratique –, mais de la participation, utile et nécessaire, de tous au débat. Cette expérience a marqué la suite de ma vie citoyenne. Chaque fois que je l'ai pu, je me suis efforcé de limiter le temps de parole des bavards pour le mettre à la disposition de tous, plus particulièrement de ceux qui n'ont pas l'habitude de la parole.

Au moment de quitter, à ma demande, la Mayenne pour les Pyrénées-Atlantiques, mes collègues – pas seulement les syndiqués – organisèrent une petite cérémonie d'adieu, avec cadeaux, qui me toucha beaucoup. Après quinze années passées dans ce collège, j'avais quasiment  l'impression de partir en retraite. Rassuré de n'être pas condamné à devenir en Mayenne un notable syndical, je m'apprêtais à mener, dans ma nouvelle vie en Pyrénées-Atlantiques, d'autres luttes.

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