Billet de blog 22 juin 2018

« J’ai su ce que c’était que d’avoir peur »

Par Tania Catz, enseignante en CES, étudiante en anglais à la Sorbonne, Paris (5e).

Mai68parceuxquilontfait
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Je me revois, j'étais, nous étions sur les barricades. J'avais un petit ventre rond, j'étais enceinte de ma première fille qui allait naître au mois d'octobre. Je portais une sorte de blouse blanche faite d'un drap découpé pour pouvoir y passer la tête et sur le devant une croix peinte en rouge ; j'aidais au ramassage des blessés dans la dodoche rouge que venait de m'offrir mon père pour mon anniversaire. L'image marquante de Mai 68 ? J'ai su ce que c'était que d'avoir peur, ce qu'était la vraie peur physique. Je ne sais quel jour du mois de mai, mais ce jour-là j'ai senti mes cheveux se dresser sur ma tête. Je croyais jusque-là que c'était une expression mais non, c'est exactement ce qui s'est passé à cet instant, j'ai littéralement senti ma peau du crâne frissonner, entendu comme un bruissement et la racine de mes cheveux se redresser.

Nous étions derrière le Panthéon, les CRS sont arrivés à l'angle de la rue d'Ulm et de la rue Lhomond, massés sur plusieurs rangs. Ils se sont mis à courir vers nous, portant leurs casques à visière noire baissée sur le visage, leurs boucliers noirs qui luisaient. Ils couraient au pas et le bruit de leurs bottes qui martelaient le sol à intervalles réguliers faisait comme un battement qui se répercutait sur les pavés et que nous ressentions dans nos corps. Pétrifiée, je suis restée immobile. Un étudiant que je ne connaissais pas m'a prise par la main et m'a entraînée avec lui vers le bas de la rue. Je me souviens de son visage, de sa taille élancée. Il était allemand, je ne l'ai jamais revu.

Une autre peur, c'était quelques jours plus tard, dans la rue Censier, assise au volant de ma dodoche. Je roulais en essayant de repérer des blessés, on n'y voyait rien à cause des gaz lacrymogènes et j'avais à tort relevé les vitres pour me protéger. Les gaz qui s'infiltraient dans la voiture m'ont étouffée, une horrible sensation d'oppression dans tout le corps, je me sentais brûler, et là j'ai senti pour la première fois mon bébé se manifester. Elle m'a donné un bon coup dans le bas du ventre. Grâce à ce coup j'ai sans réfléchir baissé la vitre et j'ai pu respirer, je me rends compte maintenant qu'à l'extérieur les gaz étaient davantage dilués dans l'air. J'ai eu ensuite très peur pour mon bébé, les gaz avaient-ils été nocifs ?

Mais... mai 68 a été pour moi, pour nous, une fulgurance d'émotions, un feu d'artifice d'idées, une participation dans tous les sens à des comités d'action. J'étais étudiante d'anglais à la Sorbonne et prof d'anglais remplaçante à Paris et sa banlieue. Le premier jour où l’on m'avait parachutée dans un CES [centre d’enseignement secondaire] – c'était à la rentrée 1967 –, j'avais senti l'étrangeté de la situation, moi devant une classe d'élèves de 5e dont je me sentais l'égale, je me retenais de rire et là, tout de suite, j'ai senti cette parité entre eux et moi, et j'ai compris que je ne pourrais leur apprendre à parler anglais qu'en jouant avec eux. Par la suite j'ai continué, au grand dam des directeurs d'établissement même si je baissais le son, de mettre en classe les disques de Simon and Garfunkel et des Beattles pour que leur parvienne le sens des chansons, qu'ils en devinent celui des phrases, qu'ils en découvrent les mots, qu'ils en retrouvent la construction linguistique. Bref, pour remplir mon rôle d'enseignante...

Dans la foulée de Mai 68 et afin de nous canaliser, la fac de Vincennes a été construite en quelques mois. Une prouesse du gouvernement et de l'Éducation nationale envers qui je serai éternellement reconnaissante. Nous y avons créé une crèche, d'abord sauvage, puis officiellement agréée. J'ai réussi à intégrer la fac en tant que membre du personnel en refusant à la rentrée 1972 un poste d'anglais à cheval sur deux établissements. À Vincennes, nous avons mis à profit les germes semés au mois de mai, une autre façon d'apprendre, d'autres contenus d'enseignement et d'autres programmes adaptés à la vie réelle, une proximité entre étudiants, travailleurs et étrangers de tous bords qui venaient s'y inscrire, suppression des hiérarchies et relations que nous voulions égalitaires entre tous, étudiants, enseignants, personnel d'administration et personnel technique, Français et étrangers. Chaque jour était une exaltation, un bonheur de vivre.

Et dans la foulée aussi, pour mes trois filles, il y a eu aussi Decroly, Vitruve, ces écoles parallèles qui ont connu des hauts et aussi pas mal de bas que nous, parents et instits, essayions de déceler, de dénoncer – tout n'a pas été rose, il y a eu beaucoup de crises – mais qui ont établi entre nous de solides relations et, entre mes filles et moi, des relations de véritable complicité.

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