Billet de blog 22 juin 2018

« Nos regards ne supportaient pas la domination »

Par Alain Fayolle, Le Puy-en-Velay (Haute-Loire).

Mai68parceuxquilontfait
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Le 13 mai 1968, au matin, on avait fait la tournée des bahuts de la ville pour qu’il y ait le plus grand nombre possible de personnes à la manif. On se devait d’être nombreux, à défaut de savoir comment bâtir le nouvel avenir que nous intimait la saveur de ce jour.

Nous sentions déjà le vieux monde s’écrouler en écoutant depuis dix jours à la radio le halètement libérateur des manifestations au Quartier latin.

De fait nous ne criions qu’un seul slogan, « libérez nos camarades ! », ponctué quelquefois de « Crs-SS ». Nous ressentions la solidarité au fond de notre gorge, et l’émotion vibrante de nos cris créait, dès cet instant, une fracture qu’aucun adoucissement du pouvoir n’aura plus jamais pu combler.

Nous avions tout à reconstruire, et nous aurions aimé des aînés quelques sagesses pour orienter nos espoirs.

La « gauche parlementaire » nous haïssait déjà, avant d’entreprendre de nous utiliser ; dès lors, orphelins des vivants, nous n’avions plus qu’à mordre dans le pain noir des billevesées historico-marxistes, choisir entre trotskysmes, léninismes, stalinismes, maoïsmes, agrémentés de quelques bravades anarchistes ou nihilistes.

De fait nous pensions n’avoir qu’à puiser dans les écrits de ces prédécesseurs, ou suivre leur exemple, pour anéantir le système honni.

Mais nous avions à porter la défaite, la collaboration, le silence ou l’amnésie de la génération de nos parents : la notion de patrie nous était devenue étrangère, la logique militaire nous révulsait, il nous était insupportable d’entendre justifier les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

La fabrication de lieux communs, de rails de cerveaux, rendait impensable notre contribution, par l’étude et par le travail, à ces entreprises de décervelage ; nos regards ne supportaient pas la domination, la recherche du pouvoir, les compromissions ou les immondes faits d’armes utilisés pour y parvenir, et la stratégie du mensonge et du mépris pour le conserver.

Notre militantisme, nos ambitions politiques, n’incluaient en rien une hypothèse de prise de pouvoir, elles nous offraient d’être dignes et de réagir au mépris des puissants en leur faisant face et peur. Romantisme ? Bien sûr mais combien nécessaire face à ce que nous vivions.

Dès lors peu nous chalait l’idéologie sur laquelle nous nous appuyions, car nous la nantissions d’une vérité, qui causait les disputes, les scissions et les haines de groupuscules, mais que nous n’avions aucun goût à colporter auprès des gens vers lesquels nous militions.

Par méfiance, peut-être, car il ne nous fallut guère de temps pour apprendre que, des régimes que nous tenions en exemple et des chefs que nous prenions pour maîtres, sourdait la même violence que celle des sabre-peuple que nous vomissions.

Pour autant les luttes se mouvaient sans le secours d’orientations politiques préétablies, en usine, bien-sûr, mais aussi contre l’armée, les prisons, la morale sexuelle, les affronts à l’intelligence, le tout pour créer l’ambition de tutoyer l’avenir.

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