« Choisir son camp »

Un regard d'enfant sur les événements, par Philippe Bon, 8 ans, Paris

Le 22 mars 1968 c'est mon anniversaire, j'ai 8 ans.

Deux mois après, je vois de ma fenêtre de la rue Huysmans, petite rue adjacente à la rue de Rennes dans le Quartier latin, courir des jeunes, de l'âge de mes grands frères, poursuivis par des CRS. Mes parents m'interdisent de regarder, m'expliquant que ces jeunes sont dangereux et violents.

Huit jours plus tard, j'entends dans notre appartements des voix fortes. Je vais voir. Mon père est en discussion avec notre femme de ménage, d'origine maghrébine, en larmes. Son compagnon ou mari est là aussi. Ma mère me renvoie dans ma chambre.

Le soir même, mes parents m'expliquent qu'elle est renvoyée car mon père, haut fonctionnaire, la soupçonne d'avoir participé aux manifestations. Elle a un gros pansement sur le nez, cela suffit à considérer qu'elle s'est frottée aux CRS. Elle déclare de son côté qu'elle a subi une rhinoplastie esthétique. Elle ne reviendra plus.

Ce jour-là, j'ai définitivement choisi mon camp.

 

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