Mai 68 et moi, émoi ?

Par Hugues Lenoir, 15 ans, élève de 3e au lycée Gabriel-Fauré, Paris (13e).

Pour moi Mai 68 ne fut rien à proprement parler. En effet, malgré que je sois issu d’une famille de gauche proche du PSU, je fus coupé du mouvement pour plusieurs raisons. La première peut-être fut le fait que mon père, adhérent CGT à EDF, était, suite à un accident de transport, immobilisé à domicile, victime d’une fracture de la jambe. La seconde est sans doute liée à mon jeune âge à l’époque – j’avais 15 ans – et ma situation d’élève de 3e. De fait, au lycée Gabriel-Fauré dans le 13e arrondissement de Paris où j’étudiais, ce sont les « grands » qui se mirent en mouvement, laissant les premiers, les « petits », aux mains de l’institution scolaire.

Je ne pris conscience des « choses » que quelques semaines plus tard lors de mon séjour en colonie de vacances dans le cadre des œuvres sociales d’EDF, la CCAS. Dans cette colo, j’ai rencontré d’autres enfants d’agents qui avaient participé aux événements. Des enfants de syndiqués d’un peu partout et beaucoup de catégorie ouvrière. Des enfants d’ouvriers de centrales électriques, de gaziers ou de lignards, que sais-je encore. Ce qui est sûr c’est qu’eux avaient vécu 68 par procuration… Ce sont de ces rencontres et de nos échanges d’alors que je pris conscience, c’est le terme exact, de la nature de classe et de l’importance des événements. Ce premier choc idéologique fut suivi d’un second, quelques mois plus tard, lors du retour au lycée. L’activité militante naissante pour beaucoup y était foisonnante et j’étais devenu « grand » suite à mon passage en 2nde. Les sensibilités y grouillaient et s’y disputaient le pavé encore chaud de la révolte printanière. Les Jeunesses communistes tentaient, déjà et encore, d’imposer leur vues dans le cadre de l’Union nationale des comités d’action lycéens (UNCAL). Leurs analyses étant forcément justes parce que scientifiques et formulées par le grand et seul légitime Parti des travailleurs. Quelques pré-trotskistes commençaient à s’informer et à se former. Ils rejoindraient, bientôt, le groupe animé par Michel Recanati des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR). Et puis il y avait les anarchistes qui eux animaient le Comité d’action lycéen (CAL) du lycée et qui étaient adhérents pour quelques-uns d’entre eux aux Jeunesses anarchistes-communistes (JAC), petite organisation issue de la Fédération anarchiste (FA) qu’ils trouvaient veillotte. Quant à moi, souvent considéré comme insolent par les enseignants, j’osais répondre et peut-être penser autrement et librement, j’avais un peu par hasard rejoint le groupe des libertaires sans trop savoir de quoi il s’agissait vraiment. Mais de fait à Fauré, hormis les JC, les anars étaient les plus actifs, les plus radicaux et aussi les plus habiles pour organiser le débat, voire mettre une certaine zizanie qui empêchait le lycée de fonctionner normalement. Climat de révolte dans lequel je me trouvais comme un poisson dans l’eau.

La rencontre décisive eut lieu quelques semaines après la rentrée scolaire. Les animateurs libertaires du CAL à des fins de propagande avaient demandé à Daniel Guérin et à Georges Lapassade de venir un soir au lycée expliquer et présenter l’anarchisme. Guérin venait de publier un petit ouvrage de synthèse[1], édité depuis à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Cette soirée fut pour moi décisive, j’allais pouvoir m’inscrire dans un courant d’idées, à savoir celui dans lequel et pour lequel je milite aujourd’hui depuis cinquante ans, le courant anarchiste. Suite à cette soirée où eut lieu mon premier émoi militant, j’avais plus de questions que de réponses.

Une partie des réponses me fut donnée par un jeune militant le lendemain à qui naïvement je demandais le pourquoi de cette conférence. Il me répondit tout de go « parce que nous sommes anarchistes, tiens donc ». Pourquoi pas, me dis-je alors. Mais il fallait aller plus loin qu’une simple déclaration. Je me procurai alors le livre de Guérin. Ce fut alors pour moi une révélation à la Diderot, j’étais anarchiste. De facto, à la lecture de l’ouvrage, hormis l’intérêt de sa dimension historique, j’étais en harmonie avec tous les principes éthiques et d’action de l’anarchisme, je pouvais donc, moi aussi, m’en revendiquer. J’avais jusqu’alors pratiqué l’anarchisme sans le savoir, ce serait mieux désormais en le sachant.

C’est aussi le souvenir de ce mai libertaire de 1968 qui me conduisit avec un collectif militant à recueillir et à publier en 1989, pour les vingt ans du joli moi(s) : Mai 68 par eux-mêmes, floréal an 176[2]. Document où témoignent pour le coup des acteurs et actrices de Mai, militant-e-s libertaires mais pas exclusivement et quelques personnalités comme l’ami Léo Ferré et Maurice Joyeux.

Voilà, ce que fut pour moi, l’émoi de l’immédiat après 68, la découverte de mon moi militant. Ce moi qui depuis a continué son chemin de raison et de passion visant à la construction d’une société future par la liberté. Une société sans inégalité politique et économique où à l’image de la toile de Signac[3] Au temps d’anarchie devenu Au temps d’harmonie et de la chanson de Ferré régnera le temps d’anarchie ou, en d’autres termes, l’Harmonie.

 

[1] Daniel Guérin, L’Anarchisme, Paris, Gallimard, 1965.

[2] Cet ouvrage a paru aux éditions du Monde libertaire avec une belle couverture signée dessinée et signée de Cabu.

[3] Cette toile est visible dans la mairie de Montreuil sur simple demande. À noter qu’elle a été débaptisée, semble-t-il, par la veuve du peintre qui la légua à la ville d’où le titre au temps d’harmonie.

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