«J’ai découvert brusquement l’empreinte obscure et fascinante de la violence»

Par Jean Kergrist, étudiant dominicain à Éveux (Rhône), en stage à Lyon au théâtre des Marronniers.

En 1968, je venais d’avoir 28 ans. Après deux ans de grand séminaire en Bretagne et un an de noviciat dominicain à Angers, jeune étudiant de l’ordre des frères prêcheurs, j’étais officiellement rattaché au couvent de la Tourette, construit au début des années 1960 par Le Corbusier, à une trentaine de kilomètres à l’Ouest de Lyon.

Suite à trois années de philosophie à la Tourette, j’avais demandé à mes supérieurs l’autorisation de faire un stage au théâtre des Marronniers à Lyon, dirigé à l’époque par Marcel Maréchal que je connaissais un peu pour lui avoir fait visiter le couvent. J’avais déjà effectué mon service militaire, comme timonier sur un dragueur de mines, et ces deux ans de break monacal dans un théâtre, après déjà six ans d’études supérieures, me permettaient d’attendre les collègues étudiants dominicains de ma promotion, avant d’entamer avec eux mes trois dernières années de théologie.

Depuis mon enfance, le théâtre me fascinait. Sans doute n’était-il pas étranger à ma vocation religieuse. Deux ans auparavant, Roger Planchon, qui montait de temps en temps au couvent du Corbusier, que je me faisais un plaisir de lui faire visiter, m’avait déjà emmené dans ses bagages au festival d’Avignon. Il m’avait déniché un rôle de figurant dans Tartuffe, aux côtés de Michel Auclair, Claude Brasseur, Marie Dubois et Jacques Debarry, ainsi que dans Bleu Blanc Rouge, un texte historique qu’il avait écrit sur la Révolution française. J’y jouais divers petits rôles et assurais la doublure scénique de Jean-Pierre Cassel. Roger Planchon, entendant m’utiliser au mieux, m’avait aussi fait « assistant de répétition ». Une chance inouïe !

Cette année universitaire 1967-1968, en plus de travailler au théâtre des Marronniers, je suivais, deux jours par semaine, en fac de Lyon, des cours d’esthétique et d’histoire de l’art sous la houlette de l’éminent professeur Henri Maldiney et, de loin, les cours du philosophe Gilles Deleuze en agrégation de philosophie. Je fréquentais ainsi quotidiennement le milieu étudiant lyonnais, tout en rédigeant des chroniques culturelles pour l’hebdomadaire Témoignage chrétien et Télévision Radio Cinéma, ancêtre de Télérama.

Une vie riche et bien remplie pour un jeune homme de 28 ans ! J’avais eu la chance de rencontrer, dans ce petit théâtre de la rue des Marronniers, où Planchon avait aussi débuté, des hommes de théâtre aussi célèbres que Ionesco, Obaldia, Samuel Becket, Jean Vauthier ou Louis Guilloux. Une aubaine pour le fils de paysan bas breton que j’étais, né au cul des vaches et fasciné depuis l’enfance par les textes forts et les liturgies somptueuses.

Maréchal, après avoir monté Cripure, une adaptation du Sang noir de Louis Guilloux, avait programmé pour 1968 une pièce d’Audiberti, intitulée La poupée. La première devait avoir lieu à Paris, au festival du Marais. La chanteuse Marie Laforêt devait interpréter le rôle principal, celui d’une belle « poupée », réincarnation d’un savant fou. Hélas pour ce beau programme prévisionnel ! À Paris, le milieu théâtral était aussi en effervescence. L’Odéon venait d’être occupé et Jean-Louis Barrault, qui avait programmé La poupée dans son théâtre pour l’automne 1968, s’était résolu, par grandeur d’âme, à ne pas chasser les étudiants occupant l’Odéon, à la grande fureur de Malraux, support inconditionnel du général de Gaulle, que cette « chienlit » étudiante excédait.

Le temps comme suspendu, car contraint malgré lui au chômage technique, Maréchal décida de fermer provisoirement le petit théâtre lyonnais des Marronniers en attendant l’ouverture pour l’automne du nouveau Théâtre du 8e dont le maire, Louis Pradel, lui avait accordé, certes en traînant les pieds, la direction.

Les Marronniers fermés et La poupée provisoirement remisée dans sa boîte magique, je n’avais plus, pour ne pas revenir trop tôt au couvent, qu’à me replier sur la fac de lettres, en pleine effervescence révolutionnaire. Afin de me donner un peu d’autonomie financière et ne pas être totalement à charge de la communauté dominicaine, je trouvais un petit boulot de nuit dans l’entrepôt Casino de Givors. Il s’agissait de tourner sans fin autour d’un immense hangar en poussant des chariots que je remplissais de commandes des succursales, cageots à légumes, fruits et autres victuailles.

Vers 3 ou 4 heures du matin, j’enfourchais un scooter d’occasion pour rentrer sagement dans la petite communauté dominicaine lyonnaise, à laquelle j’étais provisoirement rattaché. Cette communauté, liée à la revue dominicaine Lumière et Vie, dans laquelle j’écrivais occasionnellement, était située quai Gailleton, au bord du Rhône, juste en face de la fac de lettres.

J’étais ainsi placé aux premières loges pour observer les « événements » de Mai 68. Ce temps suspendu devenait pour moi propice à réflexion sur le sens que je voulais donner à ce que je croyais être à l’époque « ma » vocation. L’occasion aussi peut-être de rédiger quelques échos de cette révolte de Mai 68 pour l’hebdomadaire Témoignage chrétien, auquel je collaborais assez régulièrement depuis mon passage à Avignon.

Au plus fort de ce mois de mai, lors d’une nuit de barricades, j’ai découvert brusquement l’empreinte obscure et fascinante de la violence. L’altérité conflictuelle, habillée de pavés, de casques et de gaz lacrymogène. Cette nuit-là, quelque chose en moi a basculé. Ma naïveté de petit paysan breton, entré jeune dans le moule religieux, a soudain perdu ses quelques illusions non-violentes.

Paradoxalement, cette découverte soudaine de la violence n’était pas liée aux grenades lacrymogènes, ni aux coups de matraques des CRS. Elle était incarnée par la silhouette herculéenne d’un jeune homme à longue chevelure rousse qui lui faisait crinière léonine : Raton. Prénommé Michel[1].

Je l’avais longuement observé les jours précédents en fac de lettres. Raton n’était pas étudiant. Il faisait défiler au pas dans les allées de la fac sa troupe de « trimards », l’équivalent des « katangais » de la Sorbonne, que les étudiants, anars, trotskistes, lambertistes, marxistes-léninistes ou maoïstes, avaient recrutés en banlieue lyonnaise en guise de service d’ordre… ou plutôt de désordre, car le but affiché était plutôt de semer une pagaille monstre dans cette ville bourgeoise, héritière cossue des maîtres tisserands du XIXe siècle, dresseurs des canuts de la Croix-Rousse.

 

[1] Jean Kergrist lui a consacré un livre-enquête,  Libérez Raton, publié récemment aux Editions Montagnes Noires, Gourin, diffusion Coop Breizh (12 euros). Il a été reçu dans l’émission « La marche de l'histoire » de Jean Lebrun sur France Inter ce vendredi 25 mai à 13h30.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.