Billet de blog 25 mai 2018

«Le chef lui-même s’est syndiqué !»

Par Juliette Regnier, travailleuse familiale, Nancy (Meurthe-et-Moselle).

Mai68parceuxquilontfait
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En mai 1968, j’étais travailleuse familiale à l’Association populaire des aides familiales.

Comme beaucoup, j’ai fait grève pendant toute la durée des manifestations.

À Nancy, les événements ont été plus faibles et décalés qu’à Paris. Les manifestations ont débuté d’abord avec les élèves internes des classes préparatoires du lycée Henri-Poincaré puis des cités universitaires. La séparation des sexes dans les résidences universitaires était considérée par les étudiants comme obsolète, ils revendiquaient la libre circulation entre les pavillons des garçons et ceux des filles. Les élèves de Poincaré ont décidé de faire une grève de la faim contre le régime disciplinaire, et demandé les mêmes libertés que celles de tous les étudiants des facultés. À partir du 5 mars, les cités universitaires ont rejoint  le mouvement. À la Fédération des associations de résidents de Nancy (FARN), une assemblée générale a été organisée pour demander la liberté de circuler entre les  deux cités universitaires, celle des garçons à Monbois et celle des filles à Boudonville. Une répression s’ensuivit.

Le 3 mars la FARN a été rejointe par l’Association générale des étudiants de Nancy AGEN et a appelé les étudiants à se réunir place Carnot devant le CROUS (Centre régional des œuvres universitaires et scolaires) à 12 h 30 pour un meeting d’information et de protestation. Le meeting s’est transformé en manifestation de 1 500 étudiants, avec pour mot d’ordre « Pas d’accrochage avec les forces de l’ordre ! » Une intervention musclée de la police a alors entraîné la grève générale.

Le 7 mars, mobilisation contre la répression policière : le mouvement s’est étendu aux facultés. Puis ensuite, en avril, le mouvement s’est étendu petit à petit aux entreprises telles que les aciéries, les mines de fer, de charbon, la sidérurgie, les PTT, la SNCF, aux entreprises privées (Permali, les cadres, etc). 

Manifestation du 13 mai 1968

Comme à Paris et dans toute la France, un mot d’ordre de grève a été lancé pour La journée du 13 mai. Un article important est paru dans le Journal de l’Est Républicain, titrant ainsi « Mot d’ordre de grève général confirmé à Nancy  pour lundi par la CGT-CFDT-FEN-AGEN » avec un communiqué avec les adhérents de l’UNEF. Ces organisations appelaient les travailleurs (ouvriers, employés,  fonctionnaires, étudiants, enseignants et commerçants) à participer à la grève générale, le lundi 13 mai à 10 heures place Carnot ainsi qu’à Villerupt, Tucquegnieux, Piennes, Jarny, Longwy, Homécourt.

Ce jour reste dans ma tête comme un jour extraordinaire.

Dans une ambiance festive, criant des slogans, une foule nombreuse de manifestants, travailleurs, étudiants, défilaient ensemble. Nous n’en voyions ni  le début ni la fin, c’était impressionnant.

Fiers, nous nous sentions forts et conscients de l’importance de nos manifestations, bien décidé à aboutir dans nos revendications. L’espérance était forte !  

Je me souviens, j’étais au coin de la place Stanislas et de la rue du même nom, des manifestants arrivaient de la rue, rejoignaient ceux qui défilaient autour de la place, la manifestation était bien au-delà de la porte Stanislas, c'était impressionnant ! Nous sentions que nous étions un peuple rassemblé qui luttait pour un monde plus beau, nous avions une grande espérance.

Débrayer les usines

Pour faire débrayer les usines, les militants des différentes sections syndicales de L’union Locale CFDT se sont réparties dans les entreprises de Nancy.

Les militants de la section syndicale PERMALI sont intervenus dans cinq usines.

Le syndicat des enseignants SGEN (Syndicat Général de l’Éducation nationale) est allé dans l’entreprise FRANCK, usine de confection.

Comme d’autres militants syndicaux, personnellement, avec un militant de la CFDT, nous avons été désignés par l’organisation pour faire faire débrayer l’usine de confection Marchal, non organisée. Tôt le matin dans la cour de l’usine, nous attendions  l’arrivée des  ouvrières se rendant à leur travail, argumentions, pour les inciter à rejoindre le mouvement mais aussi leur permettre de créer  une section syndicale dans leur entreprise. C’est le temps de prendre du recul de libérer la parole, sur leurs conditions de travail. La solidarité s’est installée, des prises de conscience se sont construites   « Tu te rappelles quand tu me disais que je n’allais pas assez vite ! » « Oui c’est la faute au rendement que  l’on nous impose » Le chef lui-même s’est syndiqué !

Devant Toutes les  ouvrières réunies dans la cour, Jean Leblanc, muni d’un « Gueulophone » dans un langage très fleurie argumentait. Convaincues de l’importance du mouvement, elles ont décidé de faire grève, toute l’usine à débrayé. Le bistro du coin est devenu notre quartier général. Debout sur une table, Jean ou moi dans un brouhaha, nous débattions ensemble sur les conditions de travail, de salaire, pour élaborer un cahier de revendications  qui devait être présenté au patron de l’usine.

Un jour, le patron, un gros monsieur, dossiers sous le bras, voyant les ouvrières réunies dans la cour, très en colère, s’est frayé un passage et a dit : « On ne m’a jamais dit non ». Nous  de répondre « Comme quoi tout arrive et ça continuera. » Nous avons organisé une section syndicale CFDT, tout était en place. La CGT nous rejoint dans l’action… Le montant des cotisations CFDT étant plus élevé, pour  la CGT plus faible, une section CGT fut créée. J’avoue que cela  a été une déception et une colère car Jean et moi nous nous étions donnés à fond.

Les ouvrières organisées ont présenté leur cahier de revendications, l’objectif était partiellement atteint…

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