« C’est quand tu veux, mais on ne dit rien à ta grand-mère »

Par Yves, 19 ans, élève de Terminale, Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme)

 

En mai 1968, j’avais 19 ans et étais en terminale au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand. J’avais un bon copain, Christophe, avec lequel je faisais du tir sur cible dans un stand local. Il avait quelques armes anciennes, héritées de sa famille. Ses grands-parents étaient retraités dans les Combrailles et il me parlait souvent de son grand-père qui l’assommait, chaque fois qu’il y allait, avec ses exploits dans le maquis. Je l’avais suivi une fois et avais compris. Sa grand-mère n’arrêtait pas de lui dire que l’on connaissait ses histoires par cœur, mais il n’y avait rien à faire. Il revenait sans cesse sur cette période où il avait été dans les FTP.

Au lycée, ça commençait à murmurer à propos de ce qui se passait à Paris. À la télévision, on suivait les infos et certains internes avaient amené leur transistor qu’ils écoutaient la nuit en douce : ça chauffait dans les manifs et les CRS chargeaient avec dureté. Il y avait des blessés.

Un matin, dans la cour du lycée, un autre garçon s’approcha de nous alors que nous évoquions les évènements et questionna mon ami : « Toi qui fait du tir, tu as bien quelques armes ? » « Quelques-unes pour m’amuser », répondit-il avec prudence. « Et comment tu fais pour les munitions ? », insista l’autre. « Ben, je me débrouille… je reconditionne les cartouches tirée avec de la poudre noire. C’est moins puissant, mais pour faire des cartons, c’est suffisant. » Cela n’alla pas plus loin ce jour-là.

Deux jours après, alors que les choses empiraient sur Paris, il revint à la charge. « Moi, je sais qu’il y a des caches du maquis dans la région des Combrailles. » « Je sais, mes grands-parents sont de là-bas », répondit mon ami. « Mais tu en connais ? », insista-t-il ? « Pas précisément. »

Cependant, à la lumière des violences qui se passaient et de la dénonciation de « l’État policier », nous fûmes amenés à rapidement nous sentir proches des étudiants parisiens. Nos familles étaient « de gauche » et notre solidarité avec les protestataires s’affirma.  Mon ami évoqua son grand-père, à propos des caches d’armes, et nous décidâmes d’aller le voir assez vite. Lors du week-end suivant, nous y allâmes et discutâmes avec son grand-père des événements en cours. Il nous sidéra. Après avoir évoqué qu’il avait rompu avec le Parti communiste quelque temps après la guerre, il nous déclara : « C’est à vous les jeunes de pas vous laisser faire ! Il faut être solidaire de ceux qui se battent ! Nous, on a déjà donné… c’est à vous de prendre la relève contre les patrons qui vous envoient les CRS ! Car c’est toujours pareil, ce sont les gros qui dominent et qui exploitent ! » On parla et, de fil en aiguille, il évoqua la Résistance, le maquis, les armes parachutées, celles prises aux allemands… et les fameuses caches où elles étaient encore et qui « pouvaient servir ». « Tu sais où il y en a ? » « Ben voyons ! Avec deux ou trois copains qui sont encore en vie, on sait où elles se trouvent. » « Tu crois que tu peux nous y emmener ? » « C’est quand tu veux, mais on ne dit rien à ta grand-mère. »

Rendez-vous fut pris, sans en parler à nos parents, et un cousin qui avait le permis et une 4L nous convoya sur le site. Son grand-père nous emmena par divers sentiers dans la montagne à une grotte dont l’entrée était dissimulée par la végétation. On se faufila et avec les lampes torches on découvrit, sous une bâche, un amas de caisses militaires : son grand-père, qui s’était muni d’un pied de biche, finit par les ouvrir. On trouva des fusils Mauser dans leur graisse d’origine, ainsi que des Luger, récupérés auprès des Allemands. Une caisse de munitions allait avec. Mais aussi des Sten , plusieurs caisses de munitions diverses, et des grenades : « Celles-là, il faut pas y toucher, car elles peuvent vous péter à la figure, depuis le temps. »  Mon copain ne put s’empêcher de prélever quelques poignées de munitions (dont il espérait pouvoir se servir pour faire du tir). Et l’on referma le tout, du mieux possible, avant de remettre la bâche en place. Son grand-père était tout excité en revenant, ravi d’avoir pu retrouver la cache et précisant qu’il y en avait une autre, un peu plus loin, encore plus importante. « Tu vois, dit-il à Christophe, on a bien fait de garder cela car ça peut encore servir ! » On se sépara en jurant de garder ce secret.

Les événements prirent de l’ampleur lorsque la grève générale fut décrétée et les usines occupées, comme les facs. Je fis partie du comité d’occupation d’une fac et nous fûmes rejoints par des jeunes ouvriers en lutte de chez Michelin. La situation politique était bloquée. Ces jeunes ouvriers avaient transformé leur usine en fort, pour se défendre de toute intervention des CRS que la direction réclamait : les portails métalliques d’entrée avaient été soudés et reliés à la « force », pour les électrifier (en cas d’urgence), un comité d’occupation important et mobilisé montait la garde jour et nuit… et certains avaient apporté des fusils de chasse et des carabines 22LR sur les toits. La CGT était débordée, exhortant à sauvegarder l’ « outil de travail » face à des gauchistes qui incitaient à détruire « l’objet d’aliénation » de la classe ouvrière. La direction avait déserté l’usine et se réunissait, par appels téléphoniques, avec ses cadres, dans des appartements sur Chamalières, tentant de mobiliser cadres et agents de maîtrise pour une manifestation réclamant la liberté du travail… qui n’eut jamais lieu. Les gaullistes, désemparés par l’ampleur et la durée de la grève générale ainsi que la connexion des luttes (mais on ne le sut que beaucoup plus tard), prirent alors contact discrètement avec le PCF pour lui offrir une alliance au pouvoir, ce que ce dernier refusa malgré son envie d’en finir avec les « gauchistes ».

La situation devint presque insurrectionnelle. Le général s’éclipsa en Allemagne, pour négocier avec l’armée le règlement possible de cela.

Le grand-père de Christophe lui téléphona quelques jours après pour lui dire de se tenir tranquille : des camions militaires étaient arrivés, un matin, pour vider les caches de leur contenu et une enquête de gendarmerie était en cours. Il avait été interrogé dans ce cadre de par son passé de résistant car, lui avait on dit, « on avait retrouvé certaines caisses qui avaient été ouvertes ». Il avait joué les innocents.

Nous allâmes le voir, deux semaines après… il était en rage : «  Le PCF a préféré livrer ces caches d’armes à la gendarmerie, j’en suis persuadé, de peur que les gauchistes s’en emparent ! Elle est belle la collaboration de classes avec un tel parti des travailleurs ! J’ai bien fait d’en foutre le camp. » De fait, le PCF avait préféré collaborer, discrètement, avec le pouvoir gaulliste pour éviter qu’une révolution armée n’advienne. Par un ami, étudiant en médecine à Paris, nous apprîmes que l’Institut médico-légal de Paris, sous contrôle du ministère de l’Intérieur, avait évité la révélation de morts potentiels lors de ces événements : il couru le bruit que certains cadavres d’étudiants avaient été déclarés retrouvés lors d’accident de la route anonymes. Les archives de l’histoire diront, un jour, si le pouvoir gaulliste  évita ainsi la révélation de martyrs qui aurait fait, sans nul doute, basculer la situation.

Il n’y eut pas de suite judiciaire et un silence complice retomba sur cette histoire de caches d’armes dans les Combrailles. La presse locale d’ailleurs n’en fit pas écho. J’appris cependant par la suite que d’autres anciennes caches d’armes de la Résistance, dans d’autres régions où cette dernière avait été active, avaient aussi été « données », au même moment, à la gendarmerie.

Les accords de Grenelle dans lesquels la CGT s’impliqua avec enthousiasme furent présentés comme une « grande victoire des travailleurs » par le PCF et les grévistes furent fortement encouragés, par les syndicats, à reprendre le travail. L’inflation se chargea, rapidement, de ruiner les acquis de ces luttes. Les gauchistes obtinrent l’université de Vincennes  pour développer une pédagogie « expérimentale » mais aussi comme abcès de fixation isolé dans le bois de Vincennes… et tout revint presque comme avant. Presque, car les traces laissées furent profondes, à la mesure des espoirs suscités.

 

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