Billet de blog 27 juil. 2018

Mai68parceuxquilontfait
Abonné·e de Mediapart

«Seuls les concierges qui savaient se conduire étaient débarrassés de leurs ordures»

Par Gérard Montant, 26 ans, enseignant et syndicaliste CGT, appelé du contingent, 5e Régiment du génie à Satory, Versailles (Yvelines)

Mai68parceuxquilontfait
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Depuis septembre 1962, j’étais enseignant et, en juillet 1967, je devais rejoindre (sans aucun enthousiasme à 26 ans) le 5e Régiment du génie à Satory (Versailles, Yvelines). J’étais père de deux enfants : une fille de 3 ans et un fils de 2 ans. Mon épouse, Maryvonne, était maîtresse auxiliaire à l’époque. Autant dire que de gagner 50 centimes de francs par jour (moins de 0,08 €) pendant 16 mois n’avait rien d’enthousiasmant comme n’avait rien d’enthousiasmant pour un militant (j’avais déjà des responsabilités au SNETP-CGT) de faire le « bidasse » pour le pas dire le « gugusse » pendant plusieurs mois.

J’étais dans cette situation – c'est-à-dire  en train « de devenir enfin un homme » – lorsque les événements de 1968 sont venus troubler la « grande muette ». Autant dire que de nombreux incorporés en juillet 1967 étaient des sursitaires comme moi-même et que pour un grand nombre d’entre eux les événements dans les universités les concernaient directement, ce qui conduisait entre certains des « papy » (aux yeux des autres appelés) à des débats du même type que ceux que l’on devait trouver dans les entreprises ou les universités : certains pro-mouvement du 22 mars, d’autres plus circonspects. Pour l’essentiel, dans leur grande masse, les appelés regardaient les événements avec une certaine indifférence. Très vite, lorsque la grève pris de l’ampleur, que leur père, mère, frère ou sœur se trouvèrent en grève, l’indifférence se transforma en soutien, certes bien symbolique mais l’on pouvait constater ici ou là une forme d’acquiescement au mouvement.

Malheureusement cela ne dura pas très longtemps car très rapidement les autorités militaires commencèrent par distribuer très parcimonieusement les permissions puis par les supprimer (ce qui était essentiel pour un appelé), ce qui provoqua une certaine forme de retournement de l’opinion contre les manifestants et les grévistes. Il faut ajouter que pendant cette période où les permissions furent supprimées, les unités se sont vues armées chaque matin de fusils (ceux qui servaient à l’exercice), heureusement sans munition, créant ainsi psychologiquement un malaise dans le régiment ; cela suffisait à certains pour se croire déjà les défenseurs de l’Ordre.

Le débat existait chez les gradés. J’ai personnellement assisté à une très vive altercation entre le capitaine responsable de l’unité et son adjoint. Le capitaine condamnant les manifestations étudiantes, soulignant que l’on n’avait jamais vu cela et qu’il fallait y mettre un terme rapidement et son adjoint lui rétorquant en sortant de son bureau et en claquant violemment la porte : « On a peut-être jamais vu ce type de manifestation mais l’on n’a jamais vu non plus la Sorbonne occupée par la police. »

À noter que pendant cette période, bloqué à Versailles, le régiment avait une mission : aider un régiment du train de Montlhéry à organiser le transport en camion militaire des Versaillais vers Paris. Au départ, cette tâche ne fut pas très prisée par les soldats, puis, voyant l’intérêt qu’ils pouvaient en tirer, le climat changea car ne montaient dans les camions – et ils étaient difficiles d’accès – que celles et ceux qui se trouvaient être généreux avec nos valeureux pioupious… Le bruit couru même dans la caserne que certains payaient leurs camarades de chambrée pour prendre leur place. Ce comportement se reproduisit lorsque les mêmes furent appelés à participer au ramassage des poubelles dans Paris. Là les choses furent encore plus nettes car seuls les concierges qui savaient se conduire correctement, comme le disaient certains éboueurs d’un jour, se voyaient débarrassés de leurs ordures qui s’amoncelaient.  

Plus douloureux furent par contre les « dommages collatéraux », dirait-on aujourd’hui, de ces événements. J’ai en mémoire le cas d’un jeune appelé (un menuisier, si je ne me trompe) qui, partit en permission je pense de quinze jours, juste avant la grève des cheminots,se retrouva bloqué dans sa campagne, sans moyen de transport. Quand il rentra trois semaines après la date prévue, il fut traîné devant le tribunal militaire pour le motif de désertion en temps de paix ce qui le conduisit en maison d’arrêt je crois pour quasiment un an. Et pourtant à la fin de sa permission il aurait prévenu, disait-il, les gendarmes de sa bourgade qui lui avaient conseillé de rester chez lui et d’attendre la reprise du trafic, mais aucune confirmation de ce geste ne fut prise en compte. Combien eurent à vivre cette situation ?

Je n’oublierai pas non plus tout ceux qui, ne supportant pas l’absence de permission, se réfugiaient dans l’alcool le soir et qui, saouls, dégradèrent le matériel et se retrouvèrent consignés à la prison du régiment puis effectuèrent plusieurs dizaines de jours de « rab » à la fin de leur service légal.

J’eus moi-même la « chance » de faire 16 mois sous les drapeaux au lieu des 12 que j’aurais dû faire comme père de famille de deux enfants, tout simplement parce que je m’étais inquiété un jour au téléphone de la caserne (j’étais naïf) de l’entrée tardive de mon établissement dans la grève et j’avais fortement insisté auprès de mon interlocutrice – mon épouse – pour que le syndicat prenne ses responsabilités… Je fus soi-disant à partir de cette date surveillé car considéré comme un dangereux meneur !  

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Un projet de loi au détriment du vivant
En pleine crise énergétique, le gouvernement présente dans l’urgence un projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire. Un texte taillé pour les industriels, et qui sacrifie la biodiversité comme la démocratie participative.
par Mickaël Correia
Journal — Éducation
Revalorisation salariale : les enseignants se méfient
Plusieurs enseignants, très circonspects sur la réalité de la revalorisation salariale promise par Emmanuel Macron, seront en grève le 29 septembre 2022, dans le cadre d’une journée interprofessionnelle à l’appel de diverses organisations syndicales. La concertation annoncée pour le mois d’octobre par le ministre Pap Ndiaye sur le sujet s’annonce elle aussi houleuse.
par Mathilde Goanec
Journal — Social
Anthony Smith, inspecteur du travail devenu symbole, sort renforcé du tribunal
Devant le tribunal administratif de Nancy ce mercredi, la rapporteure publique a demandé l’annulation des sanctions visant l’agent de contrôle, accusé par le ministère du travail d’avoir outrepassé ses fonctions en demandant que des aides à domicile bénéficient de masques en avril 2020.
par Dan Israel
Journal — Extrême droite
Extrême droite : les larmes (de crocodile) des élites libérales
Les succès électoraux de l’extrême droite, comme en Suède ou en Italie, font souvent l’objet d’une couverture sensationnaliste et de dénonciations superficielles. Celles-ci passent à côté de la normalisation de l’agenda nativiste, dont la responsabilité est très largement partagée.
par Fabien Escalona

La sélection du Club

Billet de blog
Trop c’est trop
À tous ceux qui s’étonnent de la montée de l’extrême droite en Europe, il faudrait peut-être rappeler qu’elle ne descend pas du ciel.
par Michel Koutouzis
Billet de blog
Interroger le résultat des législatives italiennes à travers le regard d'auteur·rices
À quelques jours du centenaire de l'arrivée au pouvoir de Mussolini, Giorgia Meloni arrive aux portes de la présidence du Conseil italien. Parfois l'Histoire à de drôles de manières de se rappeler à nous... Nous vous proposons une plongée dans la société italienne et son rapport conflictuel au fascisme en trois films, dont Grano Amaro, un film soutenu par Tënk et Médiapart.
par Tënk
Billet de blog
Italie : il était une fois l’antifascisme
On peut tergiverser sur le sens de la victoire des Fratelli d'Italia. Entre la revendication d'un héritage fasciste et les propos qui se veulent rassurants sur l'avenir de la démocratie, une page se tourne. La constitution italienne basée sur l'antifascisme est de fait remise en cause.
par Hugues Le Paige
Billet de blog
Italie, les résultats des élections : triomphe de la droite néofasciste
Une élection marquée par une forte abstention : Le néofasciste FDI-Meloni rafle le gros de l’électorat de Salvini et de Berlusconi pour une large majorité parlementaire des droites. Il est Probable que les droites auront du mal à gouverner, nous pourrions alors avoir une coalition droites et ex-gauche. Analyse des résultats.
par salvatore palidda