«Seuls les concierges qui savaient se conduire étaient débarrassés de leurs ordures»

Par Gérard Montant, 26 ans, enseignant et syndicaliste CGT, appelé du contingent, 5e Régiment du génie à Satory, Versailles (Yvelines)

Depuis septembre 1962, j’étais enseignant et, en juillet 1967, je devais rejoindre (sans aucun enthousiasme à 26 ans) le 5e Régiment du génie à Satory (Versailles, Yvelines). J’étais père de deux enfants : une fille de 3 ans et un fils de 2 ans. Mon épouse, Maryvonne, était maîtresse auxiliaire à l’époque. Autant dire que de gagner 50 centimes de francs par jour (moins de 0,08 €) pendant 16 mois n’avait rien d’enthousiasmant comme n’avait rien d’enthousiasmant pour un militant (j’avais déjà des responsabilités au SNETP-CGT) de faire le « bidasse » pour le pas dire le « gugusse » pendant plusieurs mois.

J’étais dans cette situation – c'est-à-dire  en train « de devenir enfin un homme » – lorsque les événements de 1968 sont venus troubler la « grande muette ». Autant dire que de nombreux incorporés en juillet 1967 étaient des sursitaires comme moi-même et que pour un grand nombre d’entre eux les événements dans les universités les concernaient directement, ce qui conduisait entre certains des « papy » (aux yeux des autres appelés) à des débats du même type que ceux que l’on devait trouver dans les entreprises ou les universités : certains pro-mouvement du 22 mars, d’autres plus circonspects. Pour l’essentiel, dans leur grande masse, les appelés regardaient les événements avec une certaine indifférence. Très vite, lorsque la grève pris de l’ampleur, que leur père, mère, frère ou sœur se trouvèrent en grève, l’indifférence se transforma en soutien, certes bien symbolique mais l’on pouvait constater ici ou là une forme d’acquiescement au mouvement.

Malheureusement cela ne dura pas très longtemps car très rapidement les autorités militaires commencèrent par distribuer très parcimonieusement les permissions puis par les supprimer (ce qui était essentiel pour un appelé), ce qui provoqua une certaine forme de retournement de l’opinion contre les manifestants et les grévistes. Il faut ajouter que pendant cette période où les permissions furent supprimées, les unités se sont vues armées chaque matin de fusils (ceux qui servaient à l’exercice), heureusement sans munition, créant ainsi psychologiquement un malaise dans le régiment ; cela suffisait à certains pour se croire déjà les défenseurs de l’Ordre.

Le débat existait chez les gradés. J’ai personnellement assisté à une très vive altercation entre le capitaine responsable de l’unité et son adjoint. Le capitaine condamnant les manifestations étudiantes, soulignant que l’on n’avait jamais vu cela et qu’il fallait y mettre un terme rapidement et son adjoint lui rétorquant en sortant de son bureau et en claquant violemment la porte : « On a peut-être jamais vu ce type de manifestation mais l’on n’a jamais vu non plus la Sorbonne occupée par la police. »

À noter que pendant cette période, bloqué à Versailles, le régiment avait une mission : aider un régiment du train de Montlhéry à organiser le transport en camion militaire des Versaillais vers Paris. Au départ, cette tâche ne fut pas très prisée par les soldats, puis, voyant l’intérêt qu’ils pouvaient en tirer, le climat changea car ne montaient dans les camions – et ils étaient difficiles d’accès – que celles et ceux qui se trouvaient être généreux avec nos valeureux pioupious… Le bruit couru même dans la caserne que certains payaient leurs camarades de chambrée pour prendre leur place. Ce comportement se reproduisit lorsque les mêmes furent appelés à participer au ramassage des poubelles dans Paris. Là les choses furent encore plus nettes car seuls les concierges qui savaient se conduire correctement, comme le disaient certains éboueurs d’un jour, se voyaient débarrassés de leurs ordures qui s’amoncelaient.  

Plus douloureux furent par contre les « dommages collatéraux », dirait-on aujourd’hui, de ces événements. J’ai en mémoire le cas d’un jeune appelé (un menuisier, si je ne me trompe) qui, partit en permission je pense de quinze jours, juste avant la grève des cheminots,se retrouva bloqué dans sa campagne, sans moyen de transport. Quand il rentra trois semaines après la date prévue, il fut traîné devant le tribunal militaire pour le motif de désertion en temps de paix ce qui le conduisit en maison d’arrêt je crois pour quasiment un an. Et pourtant à la fin de sa permission il aurait prévenu, disait-il, les gendarmes de sa bourgade qui lui avaient conseillé de rester chez lui et d’attendre la reprise du trafic, mais aucune confirmation de ce geste ne fut prise en compte. Combien eurent à vivre cette situation ?

Je n’oublierai pas non plus tout ceux qui, ne supportant pas l’absence de permission, se réfugiaient dans l’alcool le soir et qui, saouls, dégradèrent le matériel et se retrouvèrent consignés à la prison du régiment puis effectuèrent plusieurs dizaines de jours de « rab » à la fin de leur service légal.

J’eus moi-même la « chance » de faire 16 mois sous les drapeaux au lieu des 12 que j’aurais dû faire comme père de famille de deux enfants, tout simplement parce que je m’étais inquiété un jour au téléphone de la caserne (j’étais naïf) de l’entrée tardive de mon établissement dans la grève et j’avais fortement insisté auprès de mon interlocutrice – mon épouse – pour que le syndicat prenne ses responsabilités… Je fus soi-disant à partir de cette date surveillé car considéré comme un dangereux meneur !  

 

 

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