"Le rapt", d'Anouar Benmalek

 Dans Le rapt, son dernier livre, l'écrivain algérien Anouar Benmalek adopte une forme romancée pour raconter sans concessions l'histoire de l'Algérie, une histoire dont personne ne sort indemne. C'est un jeu ironique de miroirs où les situations et les personnages se répondent, se reflètent et s'inversent. Un jeu parfois dément, «une sorte de mathématique de l'échange des cadavres»...

 

Dans Le rapt, son dernier livre, l'écrivain algérien Anouar Benmalek adopte une forme romancée pour raconter sans concessions l'histoire de l'Algérie, une histoire dont personne ne sort indemne. C'est un jeu ironique de miroirs où les situations et les personnages se répondent, se reflètent et s'inversent. Un jeu parfois dément, «une sorte de mathématique de l'échange des cadavres»...

 

La vie «normale» d'une famille algéroise bascule le jour où Cherah, quatorze ans, est enlevée, lorsque l'horreur frappe directement, personnellement, et vient déchirer «le voile précautionneux de l'hypocrisie», du silence et de l'indifférence qui permet de contourner la réalité et de se dédouaner de sa culpabilité.

Aziz, le père, biologiste au zoo d'Alger, dont les Bonobos impudiques semblent offrir un modèle d'humanité, va être amené à perdre la sienne en commettant un crime, tandis que le beau-père de sa femme Meriem, un Français au passé mystérieux, va pouvoir, lui, mener à terme sa rédemption en expiant ses crimes.

 

Le roman se divise en trois parties dont chacune a sa propre logique.

 

Dans la première, construite comme une tragédie, Aziz, le héros principal et narrateur, s'exprimant à la première personne, nous fait vivre sa descente aux enfers.

Dès les premières lignes, anticipant l'angoisse d'un héros condamné à perdre son innocence, nous savons qu'il n'y a pas d'issue possible.

Le rapt de Cherah agit sur lui comme un révélateur, éclairant la duplicité dans laquelle il se réfugiait. Devenu, pour sauver sa fille , l'esclave du ravisseur, il découvre que le mal ne réside pas seulement autour de lui mais qu'il est également présent au plus profond de lui-même.

Cette première partie, lourde de secrets inavouables, a la force implacable et terrifiante du destin. Avec un langage cru et un rire grinçant, irrespectueux et parfois même iincongru, l'auteur parvient à y traduire l'horreur avec force en décrivant la violence , la peur et le mensonge qui imprégnaient la société algérienne à l'époque des faux barrages, des rapts et des assassinats d'intellectuels...

 

Dans la seconde partie, le temps s'arrête et l'auteur change de ton pour passer à la confession.

Matthieu, le beau-père, reprend la narration pour dévoiler son passé et celui de Tahar, le père décédé de Meriem, durant la guerre d'Indépendance. Mais Matthieu n'ayant pas le courage d'avouer directement à Aziz toute l'ampleur de ses crimes, c'est très vite un narrateur extérieur qui prend le relai , apportant le recul nécessaire pour aborder l'Histoire au travers de son histoire.

Dans un style beaucoup plus sobre et mesuré où la compassion supplante le rire, l'auteur tente de dire la vérité de cette guerre dans les deux camps, sans jamais condamner ni absoudre.

Il s'attarde sur la torture et sur les mécanismes qui conduisent, de part et d'autre, à tant de cruauté.

Là encore, une sorte de dédoublement s'opère, mais ce n'est plus en soi que le protagoniste découvre l'étranger, le barbare, mais dans son ennemi qu'il reconnaît son propre reflet. Entre le «tortionnaire de maquisards» de l'armée française et «le tueur de civils» de l'ALN impliqué dans les massacres de Melouza, cet «horrible règlement de comptes politique», se tisse une étrange correspondance.

«Convertis» par l'innocence d'un enfant, torturé ou massacré, qui ranime en eux le souvenir d'un autre enfant sacrifié, ils se ressemblent aussi dans la souffrance et le remord et chercheront tous deux à expier «des fautes plus grandes que leur vie».

 

Il aurait fallu savoir s'arrêter et se contenter de conclure dans un bref épilogue, car, au bout des 350 pages que comptent ces deux parties, le sujet était traité.

Mais Anouar Benmalek se lance dans une troisième partie en forme de thriller alors que, justement, le mystère vient d'être levé, que le lecteur a deviné l'identité et les motivations du ravisseur.Ne lui reste donc qu'un argument bien ténu : Chehra sera-t-elle retrouvée vivante?

Entre le ravisseur et les parents de sa victime, s'instaure un jeu du chat et de la souris faisant écho aux tortures perpétrées dans la période précédemment décrite et l'auteur utilise tous les ressorts convenus pour entretenir un suspense «à rallonge», à la manière d'un feuilleton, ajoutant, de plus, un long épilogue qui n'apporte rien au propos.

Quant au style, sans doute par contagion, il vire parfois à la grandiloquence ou au mélodrame.

 

 

 

Le rapt est donc un livre qui, malgré l'intérêt historique et philosophique manifeste de ses deux premières parties, ne tient pas ses promesses. Un roman qui s'affirme puissamment puis se prolonge jusqu'à saturation en s'étiolant. Un roman qui, du moins sur le plan littéraire, ne marquera pas. Dommage !

 

Le rapt, Anouar Ben Malek, Fayard, juin 2009, 514 p. , 23 €

 

POUR PROLONGER :

 

Une interview de l'auteur au sujet de son livre pour le quotidien algérien El Watan ( 15/08/09), reprise par Le Matin (01/09/09) :

http://www.lematindz.net/news/2760-anouar-benmalek-deterre-melouza.html

 

Extraitn°1 ( Première partie, p.38/41)

(...)

Exhibant un long couteau, l'un des terroristes ordonna au malheureux de s'agenouiller. Ce dernier s'y refusait, en pleurs, et appelant sa mère à l'aide.Le barbu au couteau grommela que ni sa pute de mère ni son micheton de président de la République ne sauveraient la vie des renégats de son espèce qui torturaient les bons musulmans dans les prisons. Se saisissant de la nuque du jeune homme, il tenta de le faire ployer. Dans un sursaut, le prisonnier réussit à se libérer. Hébété, le visage ruisselant de larmes, il lança :

- Mais regarde, frangin, regarde mon pantalon blanc, je viens de l'acheter, il est tout neuf, je ne peux quand même pas m'agenouiller dans la poussière !

Je crus avoir mal entendu. Je vis les yeux de l'homme au couteau s'agrandir d'incrédulité avant de se plisser dans un énorme éclat de rire. Toujours reniflant, le voyageur – il n'avait guère plus de vingt ans – avait souri béatement, soulagé par la soudaine gaieté de celui qui avait failli l'assassiner. Il nous prit à témoin.

- Vous voyez, le frère est bon, il comprend les choses de la vie, lui ! Je suis sûr que...

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Le deuxième maquisard l'attrapa d'un coup sec par les cheveux et, avec un poignard qui s'était, comme par magie, substitué au fusil-mitrailleur, lui trancha la gorge d'une oreille à l'autre, tout en beuglant un rageur « Allah Akbar ». Du sang gicla, arrosant l'autre terroriste qui n'avait pas eu le temps de s'écarter.

-Tu vois, s'exclama l'égorgeur, tu es mort avant que ton pantalon ne soit sali. Va draguer en enfer, fils de chien ! fit-il en poussant le cadavre d'un coup de pied aux fesses. Puis, nous apostrophant :

- C'est ce qui vous attend si vous nous racontez des bobards. Voyez, il vient de chier dans son pantalon, c'était bien la peine de nous bassiner avec ses habits neufs ! S'il croit que Satan va lui laver le cul...

Les viscères du jeune-homme avaient lâché et une tache sombre sourdait à travers le tissu fin du pantalon. Le tueur a regardé sa propre main avec dégoût. Grommelant un « Dieu maudisse les mécréants ! Qu'est-ce que ce couillon a foutu comme gel dans ses cheveux ! », il gardait la main en l'air, cherchant où l'essuyer. Irrité, son « collègue » s'est écrié :

- Arrête de te plaindre ! Ma veste est foutue. Tu aurais pu me prévenir que tu allais l'égorger debout !

Ce fut la seule fois de ma vie que j'éprouvais cette infame sensation de pitié liquéfiante mêlée à l'envie incontrôlable d'exploser de rire. A ce moment, un des terroristes hurla : « Ils viennent ! Les soldats ! » L'égorgeur cracha dans notre direction : « Vous avez de la chance, tas d'ordures impies ! », avant de filer avec ses complices et de disparaître dans les fourrés du bas-côté.

Furieux d'avoir raté les terroristes, les soldats nous interrogèrent sans ménagement. Un gradé balança une gifle magistrale au chauffeur qui s'inquiétait du retard que nous prenions alors que la nuit tombait. Après lui avoir confisqué son permis, il lui intima l'ordre de venir le récupérer le lendemain à la caserne. « Il va se faire drôlement dérouiller là-bas, le pauvre... », prophétisa dans un souffle quelqu'un derrière moi. Le même officier nous traita tous de lâches et de suceurs de bites, de terroristes coupables d'avoir laissé tuer un jeune appelé qui aurait pu être notre fils. Quand l'autocar repartit, j'osai jeter un coup d'oeil au corps recroquevillé : la chemise et le joli pantalon étaient maintenant d'une hideuse couleur marron. Je pensai, luttant contre la nausée : « Pardon, mon garçon, je ne me moque pas de toi... Pardon... », et je devinais qu'il ne m'aurait en rien pardonné mon irrespect s'il avait été un fantôme volant autour de moi. Le fou rire menaçait de nouveau et je dû respirer à fond, les yeux fermés pendant une bonne minute, pour parvenir à me maîtriser.

(...)

 

Extrait n°2 ( Deuxième partie, p. 332/334 )

 

(...)

Les yeux rivés au sol, l'homme semblait revivre une scène dont il ne parvenait pas à s'extirper.

- Je crois que j'ai tué deux personnes sur le piton...

Le premier, un paysan que j'ai abattu dans l'affollement parce que le chef de section , furieux de mon hésitation, m'a asséné une bourrade sur l'épaule en m'ordonnant de tirer dans le tas. Ce pauvre civil, je n'ai entrevu que son chèche. J'étais hébété par l'odeur fade et chaude du sang qui ruisselait à nos pieds, les haches, les flammes des gourbis incendiés, les hurlements de douleur, les appels à la pitié des femmes se lacérant le visage, les insultes des officiers qui braillaient à nos oreilles que les traitres étaient pires que les soldats français. C'était horrible, je découvrais un tel enthousiasme chez certains de mes compagnons...

Des deux doigts, il se pinça longuement la lèvre du bas, comme s'il la punissait des horreurs qu'il proférait.

J'ai demandé l'aide de Dieu, mais à côté de moi les uns criaient : Allah, sauve-nous !, les autres : Allah, aide-nous à les tuer ! Ma prière était grotesque, Dieu m'est apparu comme un spectateur auquel il ne viendrait pas à l'idée d'aider qui que ce soit. Je me suis tu et j'ai continué à trembler. Ma deuxième victime a été un vieillard de l'âge de mon père. Un des hommes qui nous secondaient a poursuivi un jeune garçon et l'a fait trébucher d'un coup de pied dans les fesses. A terre, l'adolescent s'est mis à aboyer de terreur en voyant la pioche qui le menaçait. Son père, le vieillard, avait réussi à s'échapper du groupe principal des prisonniers. Il glapissait au milieu du vacarme des balles et des gémissements insoutenables des hommes qu'on égorgeait : Ne tue pas mon fils, il est trop jeune, il ne connaît rien à la politique, aie miséricorde, Dieu te le revaudra ! Le gars à la pioche ne l'a pas entendu ni vu s'approcher. Le vieux s'apprêtait à l'assommer avec une barre de fer. J'ai réagi sans réfléchir, peut-être parce que je crevais de peur : j'ai tiré une balle, tuant net le vieux. Effrayé, notre homme s'est retourné. C'était un garçon d'une vingtaine d'années, que j'avais remarqué pour sa jovialité et sa serviabilité. Durant tout le temps qu'avaient duré les pourparlers avec les notables de la mosquée, il n'avait cessé de proposer du thé et de la galette à notre groupe de djounoud. Le bougre a d'abord aperçu le cadavre à ses talons, puis moi qui braquais encore mon fusil sur le mort. Un grand sourire de soulagement a éclairé sa face. La seconde suivante, toujours aussi gai, il défonçait la tête du gosse d'un seul coup de pioche. Du sang mêlé de cervelle a giclé jusque sur mes Pataugas.

(...)

 

Critique publiée également sur L'or des livres : http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/article--le-rapt-d-anouar-benmalek-38638940.html

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