Avoir envie soudain de se trouver devant la mer d’hiver, métallique, là-bas, entre deux maisons fermées depuis l’été. Ouvrir au hasard un livre, parce qu’il s’appelle, justement, Avenue de la mer. Commencer à lire debout.

Trouver très vite les limites de toutes ces avenues de la mer, « rues étroites où se tiennent les commerces de seconde zone », puis « couper par là pour rejoindre la plage, la première, celle qui devrait s’étendre là seule et tranquille ».

 

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S’il fallait résumer le roman de Michèle Sales – mais justement, il se résume mal, extrême qualité – une sensation, instant vif où l’on débarque en un lieu, ici Trouville, et où en une seconde vous saisissent sensations, souvenirs, vent, sel, mort, adolescence, et retour sur la plage géante à marée basse, la connaissance qu’on peut en avoir, après tant d’étés familiaux, une de ces maisons qu’on augmente, de décennie en décennie, près desquelles « aucun arbre ne pousse plus haut que les toits, ils sont brûlés par les vents de mer ». S’il fallait vraiment résumer, l’instant où l’on sent tout, où l’on ne sait plus rien. L’oubli est la source.

Reviennent alors des fragments, en toute acuité, Paul, les après-midi sur le sable, cet adolescent qui lit, lui aussi, avec lequel on trace quelques allers retours le long de la mer étale, peu de chose, fébrilité partagée, lectures, ne plus être seul avec les mots, quelques gestes ébauchés, avec ce vent, on ne s’entend plus. Paul, l’adolescent qui lui écrit beaucoup, avant de se tuer. Et qui était oublié, enfoui dans les dunes en somme, alors que la vie continuait, enfants, tartes, cahier, stylo et monde. Il y a aussi, dans ce texte, la suite logique de la toute première phrase, « il faudrait plus de temps ». Ce temps infini de l’enfance, demain si loin, cette accélération du regret, cette urgence de vivre, plus tard.

Il y a aussi, royale dès la couverture, présente en silhouette là haut dans l’hôtel des Roches-Noires, Marguerite Duras.

Sur le balcon, Marguerite Duras, la soixantaine, parle de l’Atlantique. Tout en bas sur la plage une gamine lève les yeux, elle qui sait qu’il s’agit de la Manche, quand même.

Marguerite Duras imprègne le livre. Mots, rythme. Il y a une différence, Michèle Sales a le regard aiguisé de qui s’est frotté au social. Son livre est hommage, épître à l’écrivain des Roches noires, il n’en est pas copie. Plutôt l’une de ces œuvres aux appellations complexes, en peinture : de l’atelier de. De l’atelier Duras..

« C’est ici que les histoires commencent à ressurgir d’avoir trop regardé avec elle ce bleu derrière une vitre ».

Voilà, sans doute est-ce peu pour ce roman de 107 pages qui s’achève sur « je suis vivante et éblouie » .

Disons qu’on le lit, très vite, comme si on attendait quelque révélation de la page suivante, révélation dont on sait bien qu’elle n’aura pas lieu, la révélation est dans la lecture même. Disons qu’on y repense , et même on l’ouvre parfois, un mois après, pour un passage que l’on n’arrive pas à resituer, l’écriture y est mouvante, ressac plus que ligne de marée. Peut-être est-ce le plus grand compliment que l’on puisse faire à un livre : on y revient sans savoir très bien pourquoi, quelque chose s’est gravé, est là.

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De l’auteur Michèle Sales, je ne sais que ce qu’indique une page, à la fin. Elle a, depuis 1990, assuré une mission de lecture et culture « dans les prisons d’Aquitaine ». Cela, je l’avais pressenti sans rien en savoir, il y a partout dans ce texte, le désir de porter son regard au-delà des murs. Elle a déjà publié un livre, sur ce sujet, aux éditions du Rouergue, « La Grande Maison ».

Elle anime maintenant des ateliers d’écritures. Elle fait partie du comité de rédaction de remue.net fondé par François Bon.

Avenue de la mer, Michèle Sales, éditions Atelier in 8, 12 euros, septembre 2008.

A Vancouver, GDS : la Manche, c’est l’Atlantique.

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