Le sacre de Michon

Ayant été enthousiasmée par Vies minuscules de Pierre Michon, je me faisais une joie de découvrir le dernier roman de cet auteur, mais j'eus l'imprudence de commencer par lire trois interviews qu'il donna en mai dernier à l'occasion de sa sortie. Entretiens qui m'emplirent de malaise et m'ôtèrent toute envie de lire Les Onze.

Ayant été enthousiasmée par Vies minuscules de Pierre Michon, je me faisais une joie de découvrir le dernier roman de cet auteur, mais j'eus l'imprudence de commencer par lire trois interviews qu'il donna en mai dernier à l'occasion de sa sortie. Entretiens qui m'emplirent de malaise et m'ôtèrent toute envie de lire Les Onze.Pourtant, le sujet, histoire d'un tableau invisible représentant les onze membres du Comité de Salut Public, peint par un peintre tout aussi fictif surnommé «le Tiepolo de la Terreur», avait tout pour satisfaire mon goût immodéré pour la fiction et la peinture...

 

Mais lire Pierre Michon se complaisant à analyser son oeuvre et sa généalogie en répondant, avec beaucoup de prolixité et un plaisir manifeste, aux questions pointues et flatteuses de ses interlocuteurs avait quelque chose d'incongru. Au côté convenu, attendu, presque indécent, tant par la révérence que par la confidence, s'ajoutaient des clins d'oeil culturels, des citations multiples, une certaine sophistication langagière, un désir de marquer son appartenance à une élite plutôt exaspérant.

 

A quoi bon lire Les Onze, quand l'auteur en donne le mode d'emploi détaillé ? A quoi bon analyser son livre quand il a lui-même indiqué toutes les pistes ? Servir la grand messe ? Il y a déjà bien assez d'officiants !

 

 

Le livre était devant moi et j'eus quand même la curiosité de l'ouvrir.

A Michon commentant son livre, son génie, sa vie, répond François Elie Corentin, son double fictif, dont le narrateur commente la vie et l'oeuvre. On sait que l'auteur affectionne les mises en abyme.Et il s'attache, par peintre interposé, à retracer son enfance comme pour s'excuser, pour justifier sa prétention littéraire, cette prétention à compter parmi les grands, à être le douzième «de l'Olympe», à imprimer glorieusement sa trace.De «l'absence du père» aux «jupes de la mère», sans oublier les ancêtres fleurant la boue et le labeur, le refrain est connu... Il n'est pourtant pas le seul écrivain àavoir cumulé vide paternel et idolâtrie maternelle, à ne pouvoir revendiquer une ascendance aristocratique !

 

Grand pour le maniement de la «belle langue», il l'est sans conteste et je n'ai pas boudé mon plaisir à lire cette prose ciselée, à savourer ces références picturales et littéraires. Les Onze recèle des pages superbes, surtout dans la première partie qui s'attarde sur les ancêtres, sur la mère et la grand-mère de François Elie Corentin, une «histoire - pourtant - si souvent racontée». Peut-être l'auteur est-il cet alchimiste capable de changer le plomb en or, mais sa magnifique écriture procède certainement autant du labeur que du don, même s'il n'aime pas le reconnaître. Et à trop nous entraîner dans les cuisines, au cours d'entretiens répétés, pour y disséquer ses «trouvailles» venues «d'un coup», tombées du ciel comme un signe d'élection divine, il ôte de la magie à sa prose qui prend parfois un goût amer.

 

Pierre Michon est un illusionniste qui a plaisir à manipuler tout en n'étant pas dupe de ses «trucs», à obscurcir putôt qu'à éclairer, un roi de la nuit et non un Sarastro. Un écrivain qui n'est pas un «mutiplicateur de l'homme» et se contente d'augmenter «sa propre gloire», de multiplier Michon. Car à travers la sacralisation de la «littérature une et indivisible», c'est bien d'auto-sacralisation dont il s'agit.

Libre à nous de prendre plaisir à nous laisser manipuler, mais nous ne sommes pas dupes non plus ! Il a beau jurer comme Tiepolo «Dieu est un chien» (formule magique ou méthode Coué ?), il reste qu'un chien n'est pas Dieu, pas plus qu'un cheval n'est Dieu, et le vieux magicien facétieux le sait bien – nous pouvons en rire ensemble – , même si les premiers artistes de Lascaux ont peint ces animaux terrifiants comme des «bêtes divines», «au temps des gibiers idolâtres».

 

Les Onze sont un spectacle à l'image de son auteur, un auteur en représentation constante qui s'adresse à son public comme un enfant requérant un surcroît d'attention. Un auteur qui s'amuse à cultiver son ambiguïté et à mettre en scène ses contradictions dans la démesure en muant ses peurs en arrogance. Pas étonnant alors que notre appréhension du spectacle puisse varier selon l'angle de vision !Michon s'affirme ainsi comme un bateleur jonglant avec les mots tout en tentant de se hisser au-dessus des «anacréons» rimailleurs, un écrivain qui craint de n'être autre chose qu'un Anacréon, même majuscule...

 

Que m'a apporté la lecture des Onze ? Un plaisir, certes, mais ponctuel, et surtout une déception, celle d'une promesse non tenue. Car Pierre Michon n'y met pas la «belle langue au service de la fiction» pour imprimer la trace des «petites gens», de «leurs éclatants désirs au sein du réel terne»*. Et c'est avec une sincérité désarmante qu'il avoue n'avoir écrit ce livre que pour lui seul (3). Si je n'avais pas lu Vies minuscules, je n'aurais pas éprouvé le besoin de parler des Onze.

Peut-être, néanmoins, ce roman, et surtout les commentaires de l'auteur sur son roman, amènent-ils à s'interroger sur la littérature. Doit-on la concevoir comme une entité supérieure et mystérieuse qui serait à elle seule sa propre justification, comme une belle mécanique tournant à vide, ou sa beauté doit-elle être au service de l'homme, non pour lui expliquer le monde, mais pour l'éclairer dans toute sa complexité ? Quelle que soit la conception retenue, celle de Michon me semble ambiguë, car il opte visiblement pour la première tout en la récupérant à son profit. Et si j'admire le style de Michon, j'admire moins l'écrivain et en aucun cas ne l'absous pour cause de beau langage !

 

On pardonnera cependant à l'homme, pour ses contradictions et ses doutes, pour sa lucidité. Car Michon n'est ni un dieu ni un monstre, mais «un vieil enragé oblique», «un vieux crocodile», un homme qui voyant avec effroi se profiler la vieillesse se précipite dans l'arrogance et la démesure pour nous raconter l'Histoire, c'est à dire des histoires ... et surtout son histoire. Un homme qui sait bien qu'il finira à l'aune des autres hommes.«Ainsi les hommes filent et si les hommes étaient faits d'étoffe indémaillable, nous ne raconterions pas d'histoires, n'est-ce pas ? »

 

N.B. : Il existe déjà une pléthore d'analyses du dernier roman de Pierre Michon (On n'a que l'embarras du choix sur Google), mais à tout prendre, reportez-vous plutôt aux originales.Les Onze, de et par Pierre Michon : 1)http://didier-jacob.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/05/04/pierre-michon-encore-lui1.html

2)http://chiendelisard.blogspot.com/2009/04/la-horde-des-onze.html

3)http://www.editions-verdier.fr/v3/auteur-michon-9.html

 

Pierre Michon a depuis donné d'autres interviews et il semble qu'une véritable campagne s'orchestre autour de lui avec son consentement empressé. D'ailleurs, l'auteur n'affirme-t-il pas ( dans le premier entretien cité) que Corentin, son double fictif, tout comme Léonardde Vinci - pas moins ! - est un «peintre à la production minuscule, mais qui réussit ses coups».

 

Les Onze, Pierre Michon, Verdier (avril 2009)

Critique publiée également sur : http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/article-35450144.html

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