Les Géants d'Egypte

Haut en couleurs, truculent, paranoïaque, autant de qualificatifs pour décrire Giovanni – comme l’appelait sa femme – Belzoni (1778-1823), dont les aventures en Égypte en compagnie de sa femme Sarah ont été scénarisées par Nicole Augereau et Grégory Jarry et dessinées par Lucie Castel. L’occasion de parler de cette aventure avec l’égyptologue Philippe Mainterot de l’université de Poitiers.

À Gournah, dans l’antre d’un revendeur. Dessin extrait du deuxième volume, p. 37. © Lucie Castel et éditions Flblb À Gournah, dans l’antre d’un revendeur. Dessin extrait du deuxième volume, p. 37. © Lucie Castel et éditions Flblb

Il y a une quinzaine d’années, Nicole Augereau et Grégory Jarry partent visiter l’Égypte, à l’instar de Sarah et Giovanni Belzoni en 1815. Seulement, ils ne sont pas saltimbanques, ils ne sont pas découvreurs ni diaristes. Scénaristes et éditeurs, ils achètent une anthologie de textes écrits par des voyageurs en Égypte. «Au départ pour les lettres de Flaubert, ce qui m’a permis de découvrir Belzoni dont j’ai ensuite lu le journal. Cela fait longtemps que nous avons ce projet d’adapter sa vie, livre Grégory Jarry. Avec Nicole, nous avons fait plusieurs essais. Nous avons même fait une tentative en prenant des photos d’acteurs que Nicole redessinait.

Finalement, c’est Lucie, graphiste et illustratrice chez Flblb, qui a dessiné les deux tomes.» Quant à Philippe Mainterot, il connaissait bien le journal de Belzoni avant que Grégory Jarry le contacte. Ayant réalisé sa thèse sur le fouilleur nantais Frédéric Cailliaud (1787-1869), il a étudié les «pré-égyptologues» de cette période, comme il les nomme. «Belzoni est italien, saltimbanque, il était surnommé le Samson de Patagonie. Il arrive au Caire par un concours de circonstances pour vendre une machine hydraulique dont il est l’inventeur. Ça ne marche pas alors il se lance à l’aventure et devient fouilleur. À cette période, il y a deux équipes, les Français dont Cailliaud, qui sont menés par Drovetti, et les Anglais avec Belzoni. Deux Italiens qui sont paranoïaques et qui pensent que l’autre est toujours en train de monter un coup en douce…»

 

LE SAMSON DIPLOMATE

La campagne d’Égypte par Napoléon Bonaparte est passée mais le conflit franco-anglais se joue dans cette course effrénée à la découverte. L’objectif n’est pas d’analyser et de préserver mais d’amasser et piller. «Ce sont principalement des revendeurs pour les musées du Louvre, le British Museum, entre autres. Il suffisait d’obtenir une lettre du vice-roi, que l’on appelle un firman, qui autorisait à fouiller et à garder les découvertes », explique Philippe Mainterot. Pourtant, les affaires ne sont pas aussi simples et, dans le premier tome, Belzoni se fait diplomate auprès des caïmakan, des cacheff qui acceptent un jour de lui céder des hommes et refusent le lendemain. «Ce sont davantage ses talents de négociateur qui m’intéressent que l’archéologie, admet Grégory Jarry. Il est constamment en négociations et c’est un observateur incroyable, il a l’oeil pour déceler les faiblesses des autres. Son journal est plein d’ironie.»

Cet oeil lui permet de réaliser des prouesses en matière de découvertes. Ainsi, il réussit là où tout le monde a échoué. «Le désensablement du temple d’Abou Simbel au bout de deux tentatives et la découverte de la pyramide de Khephren sont les deux grandes réussites de sa carrière. Le consul Salt qui finançait ses expéditions s’attribue la renommée de ses découvertes», raconte Grégory Jarry. L’égyptologue Philippe Mainterot précise : «À cette époque, les hiéroglyphes n’ont pas été déchiffrés, c’est seulement en 1822 grâce à Champollion qu’on découvre que la deuxième pyramide, ainsi nommée par Belzoni, est en réalité Khephren. Pour autant, on trouve encore aujourd’hui deux grands graffitis laissés par Belzoni dans la chambre funéraire de Khephren et à Abou Simbel !» En signant, il se met en porte à faux avec le consul Salt qui est son supérieur.

Saltimbanque, fils de barbier, Belzoni n’appartient pas à la bourgeoisie comme c’est le cas des Anglais et Français en place en Égypte. Les découvertes sont aussi le terrain des confrontations sociales.

 

LIBRE, MADAME BELZONI

Philippe Mainterot a apporté des corrections scientifiques, sans altérer la liberté prise par les scénaristes à l’égard du journal. «J’ai apporté des précisions. Par exemple, comment représenter la technique de désensablement d’Abou Simbel ou encore le moment où Belzoni est sur la terrasse du temple de Philae pour fêter l’anniversaire du roi d’Angleterre avec deux capitaines : pour y accéder ils sont passés par les escaliers placés à l’intérieur des pylônes. Idem pour les crues du Nil qui entravaient l’avancée des fouilles.» Bien que Belzoni fasse penser à un cowboy tout droit sorti d’un cartoon sur fond de Sergio Leone, Grégory Jarry n’aurait pas osé la scène, dans le deuxième volume, où les deux équipes adversaires s’échangent des coups de feu. «Philippe Mainterot m’a assuré que c’était correct historiquement. Par moment, les rivalités étaient si fortes qu’ils en venaient aux mains voire aux fusils !»

Quant à Sarah Belzoni, elle est une découverte à part entière. Seule une partie de son journal est traduit en annexe de celui de Giovanni. Nicole Augereau s’est procuré le texte original pour le compléter. Ainsi, le récit de Sarah se mêle dans la BD à celui de son mari. Mesurant huit centimètres de moins que lui, soit un mètre quatre-vingt-douze, saltimbanque également, elle se fait apprentie ethnologue, relatant les mœurs des femmes égyptiennes. Munie de pistolets, elle part seule jusqu’à Jérusalem, se faisant passer pour un homme. «Ils détonnaient, lui avec ses deux mètres de hauteur et ses 130 kilos, et elle avec sa grande liberté. Il l’appelle Madame Belzoni dans son journal et la traite d’égale à égal.»

 

Hénoutsen Mykérinos

 

Philippe Mainterot est maître de conférences en histoire de l’art et archéologie antique au laboratoire Herma de l’université de Poitiers. Il a publié en 2011, Aux origines de l’égyptologie : voyages et collections de Frédéric Cailliaud (1787-1869), aux PUR.

Voyages en Égypte et en Nubie de Giambattista Belzoni, premier voyage et deuxième voyage, de Nicole Augereau, Grégory Jarry et Lucie Castel, éd. Flblb, 2017 et 2018, 20 € chaque volume.

L’intégralité est visible sur Médiapart. Le troisième et dernier tome paraîtra à la rentrée 2019.

 

Article d'Hénoutsen Mykérinos publié dans le numéro 122 de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine, et reproduit avec leur aimable autorisation.

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à noter :

Les auteurs de Voyages en Egypte et en Nubie de Giambattista Belzoni participent à plusieurs festivals et rencontres cet automne et seront notamment en Egypte, au festival Cairocomix, du 1er au 3 novembre. Agenda complet ici : flblb.com

 

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