Parmi le monceau de propos dithyrambiques sur la cérémonie d’ouverture des JO et des JO eux-mêmes, on retiendra pour la postérité l’article de Sandra Laugier, grande prêtresse du wokisme. Qualifiant la culture « comme un produit de première nécessité », sans doute comme une plaque de beurre, bref un élément vital, la philosophe, que rien n’arrête dans sa précipitation dans le ridicule, considère « le sport comme participant de cette double culture : la longue histoire des exploits et des stars comme patrimoine […] ; le sport, non seulement occasion de la cérémonie mais partie intégrante de la culture populaire […]. Cette célébration fut aussi celle de l’intégration ». L’« intégration » certes mais au sport et à l’Olympisme. Et à coup sûr, la désintégration de la philosophie ravalée au bavardage sportif. La cérémonie est ainsi analysée, si l’on peut dire, « comme un prolongement direct du second tour des élections législatives, voire un troisième tour esthétique […] ». S. Laugier nous dit qu’un 100 m en moins de 10 secondes vaut Versailles ou Picasso et que le Jolly-show a mis en pièces le RN et rivalise désormais avec tous les arts.
L’un des apôtres de l’Olympisme : Patrick Boucheron
Patrick Boucheron, déjà grand adorateur du football, désormais grand ordonnateur de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris 2024 avec Thomas Jolly concentre sur sa personne l’idéologie mainstream la plus acharnée. Le grand remplacement de l’histoire des luttes entre les classes sociales par la maigrichonne histoire des luttes des minorités sexuelles es même devenu un lobbying forcené. Ce médiéviste reconnu (membre du Collège de France) aurait dû en rester à son intérêt pour la ville de Milan ou encore celle de Sienne et à ses peurs du 14e siècle. Il a souhaité projeter cette histoire ancienne de la période médiévale dans le grand bain olympique fantasmé, du moins dans la Seine polluée. Pour la cérémonie des JO de Paris 2024, son objectif déclaré était « de mettre en scène la capacité d’une ville à produire librement des images qui s’adressent au monde entier. […] Nous voulions donc voir un long travelling sur la capacité remarquable, singulière, unique qu’à cette ville, Paris, de produire des images pour le monde. J’insiste beaucoup là-dessus, il y avait pour nous deux composantes : la ville – et pas le pays –, les images – et pas les histoires ». De ce point de vue, ce fut une réussite. Un tsunami d’images gorgées d’émotions. L’irrationnel à la barre.
Après avoir qualifié les attentats terroristes islamistes d’« assassinats politiques », selon la rhétorique des Insoumis, P. Boucheron confirmait qu’à leur suite, et en rédigeant son livre intitulé Conjurer la peur. Essai sur la force politique des images, il s’agissait de faire de la cérémonie d’ouverture des JO « un manifeste contre la peur ». Au fait de quelle « peur » précisément s’agit-il ? une « peur » venant de qui ? d’où ? de quoi ? Les images pourraient-elles adoucir les peurs alors que nous sommes possédés par les images que nous créons. P. Boucheron a toujours succombé à la passion nocive des images, cette « iconomanie » critiquée par Günther Anders.
Par ailleurs, sa conception de la beauté et de la Nation est toute particulière puisque l’historien nous affirme que « l’arrivée des volontaires avec les drapeaux des nations m’a apaisé – d’ailleurs, c’est aussi le message : nous avons droit à la beauté car la beauté apaise. […] Aya Nakamura n’a pas mis le feu à l’Académie française, elle l’a illuminée de mille feux, elle l’a magnifiée, elle a fait danser la garde républicaine qui allait vers elle. Qui accueille qui dans ce cas ? On se retrouve sur un pont, et on danse. Et à la fin, tout le monde est gagnant. […] Nous sommes les filles et les fils du désenchantement. En particulier de 1998, de la France black-blanc-beur et de ses prouesses trahies. ». Des « prouesses » ? On retrouve ici l’aficionado du football. Mais « trahies » par qui au fait ?
Le retour des « Claudettes », l’émotion qui suinte de partout
La prestation gesticulatoire, les déhanchements et autres tortillements sexualisés d’Aya Nakamura face à la Garde républicaine et au Chœur de l’Armée française, sur la base du « en même temps » macronien, ressortit du souhait et de l’affirmation d’une chorégraphie anticlassique, de la danse du ventre (et même plus bas) de la variété la plus obscène, de l’amusement moqueur sinon destructif face à la rigidité militaire. Celle-ci était bien sûr rapidement déconstruite par l’énergie corporelle et sonore entrainante sinon débordante d’A. Nakamura et de ses « chansons » : la Garde républicaine se mettait alors à danser, de façon maladroite, cela va de soi, selon le rythme endiablé de l’« artiste ». Le salut militaire final d’Aya Nakamura et de ses « nakamurettes » aboutissait à la dérision due à l’inversion des rôles. La déconstruction fut parfaitement réussie. Durant sa prestation ultra-sexualisée, Aya Nakamura ne cessait de se caresser la poitrine et attardait ses mains à plusieurs reprises sur son sexe. La sexualisation des images fut proportionnelle à leur vulgarité.
Les tableaux de la cérémonie d’ouverture se sont succédé avec l’exhibition de hordes de « danseurs » (les « Claudettes » sont de retour !), mimant quelques gestes sportifs (basket, tennis…) avec force gestes d’une grande puissance dans le ridicule achevé. La cérémonie d’ouverture des Jeux paralymiques n’a pas, elle non plus, dérogé au pitoyable d’une mise en scène placée sous la houlette d’alias Chris, aujourd’hui Rahim Redcar. On voyait celui-ci glisser sur un plan arrangé de pianos disposés côte à côte lui permettant « en même temps » de détruire le supposé classique que représentent précisément ces pianos et d’affirmer un corps chimiquement transformé.
Ces JO furent surtout la mise en œuvre d’une émotion généralisée, une dictature de l’émotion qui laisse sans voix et surtout sans paroles. La victoire de tels ou tels membres de l’équipe de France provoquait des vagues d’émotions qui n’en finissaient plus dans un crescendo, une prolifération d’images dégoulinantes de supporters aux visages bouleversés. Ce fut la grande kermesse olympique des émotions sportives. L’ascenseur émotionnel. Le bain permanent de l’émotion ; la perfusion d’émotions. Or, il existe une logique funeste des émotions. Comme le dit Pierre Le Coz, « l’émotion est le cheval de Troie de la manipulation ». L’émotion est du ressort du non-contrôlable.
La confusion des monuments ; l’esthétique olympique
Selon Tony Estanguet, les JO constituent « vraiment une première inédite, avant-gardiste, où on arrive à marier le plus beau de notre histoire, de notre culture et de notre patrimoine ». C’est pourquoi « la Seine s’est imposée très rapidement comme étant le plus beau terrain de jeu parce qu’elle offre cette découverte et cette alliance, un mariage entre le meilleur de notre histoire, de notre patrimoine et la célébration des athlètes aussi qui seront au cœur de ce dispositif ». Comme beaucoup d’édifices et de lieux publics (la Place de la Concorde, la Tour Eiffel, le Grand Palais, le Château de Versailles, l’Esplanade des Invalides, etc.), la Seine a donc été prise en otage par le CIO et livrée par la Mairie de Paris comme l’écrin d’un spectacle pour le moins douteux. Le spectacle d’ouverture et de fin des JO a toujours été un grand moment de mauvais goût où le kitsch le plus performant participe d’une esthétique nationaliste de pacotille (drapeau tricolore, Marseillaise…). L’olympisme atteint alors ce que le philosophe Theodor W. Adorno appelait « le modèle du vulgaire esthétique » avec ce sentiment permanent d’une commercialisation du prêt à vendre (les marques). Le plus indécent fut l’association barbare du patrimoine parisien en tant qu’immense fond historique avec l’exhibition des athlètes sur des bateaux et surtout avec la chorégraphie globale, un spectacle total (son et lumière compris). Or, quelle valeur culturelle ou patrimoniale soutient un lanceur de poids en tenue-uniforme sur son bateau devant Notre Dame ? Ou un escrimeur dans l’enceinte du Grand Palais ? Si ce n’est magnifier l’escrime, lui attribuer une valeur patrimoniale qui lui fait objectivement défaut. Quelle valeur culturelle ou patrimoniale soutiennent les borborygmes, plutôt grossiers, d’Aya Nakamura en sortant de l’Institut de France et en parcourant le Pont des Arts entourés de ses girls toutes d’or vêtues ? Une nouvelle esthétique a été mise en œuvre par les JO de Paris 2024 : fusionner les bâtiments iconiques de la ville avec la compétition sportive ; rendre visible les sportifs et leurs prouesses par le biais des bâtiments parisiens ; élever les performances sportives au niveau de la beauté de l’architecture et de la ville de Paris ; préparer les téléspectateurs au show mercantile olympique par un show monumental, mais contre les monuments eux-mêmes, contre leur signification historique, leur place dans l’Histoire. Plus généralement, l’art en tant que mise en accusation de la réalité établie et évocation d’une image de libération a été écrasé par l’omniprésence des records, des émotions, des victoires… du show mondial. Ce que défend son concepteur Thomas Jolly, soit « l’association heureuse de la culture et du sport, deux ciments pour faire société » afin de « créer l’unité », « faire partie d’un grand “nous” ». L'unité autour du sport qui refoule tout ce qui constitue la société : ses classes sociales, ses luttes, le souhait profond d'émancipation, de solidarité, d'unité, certes, mais dans les batailles politiques sans cesse recommencées.
Enfin, s’est exprimé, sans la moindre retenue et sans cesse alimenté par les médias, un nationalisme sportif ou plus exactement un nationalisme du chronomètre : être français, se sentir français parce que la « France » bat des records ou et que l’on est heureux comme supporter de voir gagner « nos » champions. Chauvinisme, patriotisme, nationalisme par procuration. Ce nationalisme du temps et de l’espace sans cesse mesurés s’est élevé et fortifié sur la base de l’effacement progressif de la religion chrétienne et sur une présence affirmative et positive de la masculinité, l’idéal masculin moderne que les JO ont amplifié (le féminin se maintenant toujours à la seconde place). Ce nationalisme de pacotille s’est établi sur l’effacement de l’école et de l’éducation scolaire –, le sport étant censé les remplacer ; il s’est enfin définitivement installé sur une beauté relevant toujours du muscle, de la force brute voire de la brutalité.
La vénération sans limite du champion, le culte du héros sportif est une des matrices communes au fascisme et au nazisme.
Marc Perelman, le 14 septembre 2024.