Rimes pour le temps qui passe et légende du compte Rouge de J.B Gouriou

C'est une voix sortie des maquis de la seconde guerre mondiale que donnent à entendre certains poèmes de ces Rimes pour le temps qui passe. une voix qui nous rappelle la nécessité de se battre contre la barbarie mais aussi la nécessité de se montrer supérieur à la haine. Le rêve est parfois le dernier dédale que hantent nos esprits lassés d'un monde qui n'apprend rien.

En 1939, tous les jeunes hommes encore mineurs (donc âgés de moins de 21 ans) mais pourtant déjà adultes dans leur corps ont vu leurs rêves d’insouciance s’envoler brutalement. La guerre a balayé d’un revers de batteries de canon le temps promis des amours et de la légèreté. Du jour au lendemain, la société française s’est effondrée sous le poids des décombres de la IIIème République. Avoir vingt ans en 1940, revenait à être majeur avant l’heure. Il fallait faire des choix, essayer de trouver une réponse convenable à ces lancinantes questions « Que dois-je faire ? Avec qui ? Et comment ? » Du jour au lendemain, le chaos et l’effondrement offraient un horizon incertain et trouble à une jeune génération stupéfaite et désemparée.

Jean-Baptiste GOURIOU © DR Jean-Baptiste GOURIOU © DR
Le cauchemar de la guerre était d’autant plus traumatisant que les Français de l’époque avaient encore le souvenir terrifiant de la Grande Guerre, cette grande boucherie qui tua des millions d’individus. Le drame de la Grande Guerre avait marqué douloureusement la famille du jeune Jean-Baptiste Gouriou. Le jeune homme venait à peine de souffler ses quinze bougies que son père mourut des suites des gazages subis dans les tranchées de 14. Le père disparu, il fallu confier le jeune adolescent à son oncle. La mère du jeune Jean-Baptiste n’avait pas la force et le caractère d’élever seule son fils. C’est donc orphelin de son père et éloigné de sa mère que le jeune homme se retrouva, encore mineur, confronté à une situation violente et perturbante. 

Jean-Baptiste fit le choix d’un engagement dans l’armée française. Sans doute avait-il besoin de se retrouver dans un cadre structuré avec des camarades, le temps de voir et de comprendre ce qu’il advenait du pays. Sans doute, lui fallait-il trouver un moyen pour se former et être utile dans un avenir proche. Dans ses carnets, Jean-Baptiste écrira « Entre les camps de jeunesse et le travail en pays ennemi, j’ai préféré un engagement minimum de trois ans, avec la facilité de choisir l’arme et l’endroit. » En novembre 1942, les troupes du Reich franchissaient la ligne de démarcation et les troupes françaises furent démobilisées. Jean-Baptiste n’hésita pas. Il fallait échapper aux allemands et ne pas grossir les effectifs des hommes forcés de travailler en Allemagne. Il gagnera l’Ardèche et la Résistance. Sur ces années, il restera toujours mutique. Difficile de savoir ce qu’il s’est passé exactement. Dans les archives de la famille, on a retrouvé des tracts rédigés par Jean-Baptiste et appelant à la lutte contre l’envahisseur. Le jeune homme a préféré la plume au pistolet même si ce dernier faisait partie de sa trousse d’outils.

A compter de 1943, Jean-Baptiste Gouriou écrivit ses premiers poèmes. Inévitablement marqués par la lutte pour la liberté, ces textes sont des témoignages précieux sur ce que des jeunes hommes pouvaient écrire pour inviter leurs compatriotes à ne pas se résigner contre la barbarie, à se battre sans pour autant sombrer dans la haine. Le poème « Résistant » demeure comme un formidable écho de cette voix de 1944, cette voix qui refusait la défaite et la fatalité de la guerre. Poème de résistance, de tolérance mais aussi de la mémoire qui n’oublie pas : « si la haine ne s’entretient pas, il est des crimes qui ne s’oublient pas ! »

Cette entrée dans le monde des adultes a durablement marqué Jean-Baptiste. Pour lui, et à tout jamais, la réalité du monde ne sera jamais aussi belle que ses rêves. Jean-Baptiste Gouriou s'est construit, au sens propre comme au sens figuré, un monde dans lequel il déambula et se perdit des heures entières, des années entières, une vie entière. Le visage effleuré par une brise vivifiante et imaginaire, le regard attiré par des ruines ou des ombres fugitives, Jean-Baptiste imagina un monde onirique, parfois violent mais toujours gouverné par l’amour. Avec quelques outils fabriqués au gré des besoins, Jean-Baptiste Gouriou va construire un décor de plâtre, de papier, de bois et de métal. Un lac, un port, une plage, des routes sinueuses, un palais du lac, une tour de garde en ruine, un temple antique à demi debout et sur une colline, un château médiéval, lui aussi usé par les siècles, mais pimpant, fier et mystérieux.

Dans ce monde ignoré des cartographes, il imaginera une légende, celle du Comte Charles, le fameux Comte Rouge, qui vécut en 1260 en un lieu escarpé portant le nom de Castel-Eaumont. Jean-Baptiste visita la crypte du château et contempla le gisant du comte. Des parchemins ont délivré l’histoire de ce personnage maudit. Jean-Baptiste Gouriou a tout imaginé, tout construit, avec le ciseau du sculpteur et la plume de l’écrivain. La Légende du Comte Rouge sera le thème d’un roman médiéval hélas inachevé. Des poésies aborderont cette légende et son décor. Les poésies de la Légende du Comte Rouge possèdent en elles le lyrisme du 19ème siècle et troublent par ce qu’elles représentent : un univers fantastique dans lequel un poète a trouvé refuge pour fuir un temps présent trop pauvre, trop terne, trop banal et trop marqué par la bêtise.

Jean-Baptiste Gouriou, comme tous les poètes, a eu une conscience aiguë de la brièveté de notre vie terrestre et de cet écoulement implacable du temps, tombeau des années révolues, des amours trop vite défuntes, de la jeunesse déjà passée. Jean-Baptiste a écrit sur ce présent qui bascule inlassablement dans le passé, ces heures qui se meurent perpétuellement. Jean-Baptiste Gouriou a posé sur le papier des Rimes pour le temps qui passe. Poésie à déclamer, poésie de la nostalgie mais parfois aussi poésie espiègle, humoristique voire surréaliste.

A la lecture de certains poèmes, un sentiment de tristesse peut surgir. Il est difficile de ne pas se rendre compte que l’auteur a visiblement souffert de voir les idéaux de la Résistance trahis par une société qui oublie tout et vénère des fausses valeurs. Le drame de la Seconde Guerre Mondiale aurait pu déboucher sur un projet de reconstruction de nos sociétés visionnaire et humaniste. Hélas, l’implacable religion de l’argent aura bien effacé les utopies et les espoirs. Quel drame que d’oublier que nous sommes mortels  et que le temps qui nous est accordé est si bref !

Les poètes sont là pour nous rappeler ces évidences et nous extirper de notre demi-sommeil. Il faut bien avouer que nous dormons beaucoup trop. Les mots, les rimes peinent à se faire entendre, à se faire comprendre et à nous déciller les yeux.

Presque dix ans après la mort de Jean-Baptiste Gouriou, ses poèmes sont édités pour la première fois. Ces textes ne pourront que paraître hermétiques à celles et ceux qui ne voient dans la littérature que badinage et déballage. Il est nécessaire d’accepter une certaine naïveté, forme surannée de pureté, et une certaine grandiloquence pour nous sortir de l’assoupissement et du cynisme qui trop souvent corrompent les échanges entre individus. C’est au prix d’un presque retour à l’enfance, d’un retour d’avant le franchissement de l’âge de la majorité, que nous pourront peut-être retenter notre chance de devenir des adultes responsables et fiers de parler d’amour, d’amitié et de tendresse.

Plus d’information sur le site des EditionsSansquilsoitbesoin

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