Prométhé, dégage !

« Je crains que vous-même et vos amis de La Décroissance, quoique vous comptiez parmi les composantes sans doute les plus éclairées et les plus cohérentes idéologiquement de la mouvance écologiste, vous ne soyez désormais en retard sur le mouvement de l’histoire, m’écrit un de mes amis.

» Naguère encore, du vivant de ces grandes consciences dont vous aimez à rappeler la lucidité, Thoreau, Illich, Ellul et autres, vous auriez pu faire figure de lanceurs d’alerte, exhorter à plus de résistance, de tempérance, bref de décroissance. Vous auriez comme tous vos prédécesseurs prêché dans le désert, car l’époque était déjà à la techno-frénésie et elle avait commencé à dévaler le toboggan hédoniste des Trente Glorieuses, mais les gens raisonnables et de bonne volonté pouvaient encore espérer se faire entendre et se mobiliser. Depuis lors, quelques décennies ont passé, les observations et les études se sont multipliées, les idées ont mûri et les regards se sont dessillés : on sait aujourd’hui qu’il est trop tard pour empêcher le pire de se produire. Le mal est fait, et à l’aune de nos courtes existences humaines, il est irréparable.

» Les phénomènes et processus naturels se déroulent à des rythmes et à des échelles qui nous sont d’abord imperceptibles. Les seuils décisifs sont franchis insensiblement et quand on s’en rend compte, c’est que les dégâts sont tels qu’il n’y a déjà plus de remèdes à effet immédiat. Les palliatifs, quand il y en a, sont à si long terme que des générations sont condamnées à endurer après nous les nuisances et les séquelles d’une catastrophe irréversible. L’inertie, la complexité et l’interdépendance des facteurs naturels ont longtemps joué en faveur des prédateurs humains. Elles vont jouer maintenant contre eux avec la même constance.

» Et même en supposant que nous adoptions tous sans délai des comportements plus vertueux dans tous les domaines – hypothèse tellement irréaliste qu’on dirait un gag –, il est exclu que nous puissions en ressentir les effets bénéfiques avant longtemps, si tant est qu’on puisse renverser instantanément la vapeur dans tous les domaines. La planète n’est pas une locomotive dont nous puissions faire varier à notre gré la puissance motrice en abaissant une manette. »

Je ne peux qu’abonder dans le même sens que mon interlocuteur :

La Nature s’est longtemps montrée bonne fille, généreuse et indulgente, pourvoyant sans lésiner à nos festins et nos gaspillages, nettoyant sans mot dire les souillures que nous laissions sur la table, supportant avec patience nos débordements et nos déprédations. Mais maintenant, c’est fini, la bonne hôtesse s’est rebiffée et a décidé de nous laisser payer les violons du bal.

Pourtant, si on parle de retard sur le mouvement de l’histoire, ce n’est pas tant pour souligner la lenteur de la prise de conscience ou la mollesse de la réaction face à l’ampleur et à la gravité des dégâts, que pour attirer l’attention sur un aspect du problème d’une importance telle que, si on n’en prenait pas l’exacte mesure, on compromettrait définitivement toute chance, si improbable soit-elle, d’enrayer à terme le désastre dans lequel nous sommes d’ores et déjà collectivement engagés. Cet aspect est le suivant :

Contrairement à ce que quelques bons esprits, de plus en plus nombreux d’ailleurs, semblent croire, même la conversion massive et immédiate de toutes les puissances mondiales à une économie à visage humain, non capitaliste, non marchande et non carbonée, et même un gouvernement mondial sincèrement épris de véritable écologie, c’est-à-dire soucieux de décroissance et de justice à la fois, courrait le risque d’arriver trop tard.

Pour une raison tellement essentielle qu’on peut la qualifier d’ontologique : l’Homo sapiens est une espèce prédatrice à laquelle son évolution a, de surcroît, permis de se doter de cultures qui elles-mêmes ont engendré des civilisations où se mêlent, inséparablement, l’attrait du meilleur et la tentation du pire. L’histoire des civilisations en témoigne qui est celle des dispositifs agencés, au fil des siècles et des millénaires, à la confluence du naturel et du culturel pour produire de l’institutionnel, c’est-à-dire des modes de vie réglés et donc un ordre de réalité où les déterminismes naturels font tellement corps avec les arbitraires culturels qu’on ne peut plus les en séparer sans les altérer. Les grands récits fondateurs de toutes les civilisations en ont conservé des traces éloquentes sous forme de croyances mythologiques ou religieuses, qui irriguent encore les imaginaires et colorent les mentalités, de façon consciente ou inconsciente.

Ainsi la civilisation européenne occidentale a-t-elle significativement magnifié, sous la figure de Prométhée, ce qu’elle perçoit comme sa propriété peut-être la plus caractéristique, la plus auto-prédictive et la plus distinctive : sa capacité d’innover. La mythologie prométhéenne a en quelque sorte fait office de discours performatif pour d’innombrables générations d’humains qui n’ont jamais très bien su si leur créativité, leur esprit d’entreprise, de conquête, de domination, leur avidité et leur impérialisme, bref leur hybris, étaient inscrits dans leur ADN ou si c’était le produit de leur aptitude à se raconter des histoires, à faire les malins et les importants, à se prendre pour des Alexandre ou des Faust ou, pour parler un langage plus actuel, de leur capacité à s’auto-programmer en s’inventant des logiciels, ce qui est une définition possible de l’acculturation. En d’autres termes, la pollution physique et psychique de l’espèce humaine par la pandémie capitaliste est-elle consubstantielle à notre être ou au contraire peut-on concevoir de l’en détacher comme une peau morte ? Saurons-nous trouver un vaccin contre le capitalisme ? C’est là-dessus qu’il faut parier.

D’autant qu’on a le sentiment qu’Homo sapiens, devenu demens, n’est plus en mesure de changer de logiciel et qu’il ne peut plus remonter le toboggan. Mais justement, plutôt que d’attendre, impuissants, la désagrégation finale et l’horreur généralisée, ne serait-il pas plus intelligent, plus courageux, et finalement plus digne de notre héritage humaniste, d’effacer résolument l’ardoise et d’adopter, par une sorte de coup de force de la raison pratique, un scénario inouï, inédit, impensable, tenu jusqu’ici pour une pure utopie, un mode de vie impliquant le changement radical de toutes nos habitudes dans tous les domaines, et la mise au rebut du modèle prométhéen et de ses expressions économiques, (comme la propriété privée des moyens de production, le marché, le salariat et toute forme d’exploitation), et politiques (comme la chefferie, la royauté, le régime présidentiel ou la démocratie bourgeoise) qui servent à peu près immanquablement de paravent à la dictature du capital économique et culturel et à la domination de classe ?

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en mars 2021

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