Esclave je crée, esclave je rêve, esclavage crève

10 Mai : En mémoire de abolition de l'esclavage; Trois textes d'Edmond Lauret

Un grand trou noir

Dans les profondeurs de ma mémoire,
Un grand trou noir,
Sombre comme la douleur du peuple Noir

Plombée d’une chape de désespoir.

Au fin fond du tréfonds de l’abysse,
L’insondable Négritie, terre de maléfices,
Qui de faim et d’amour distrait ma petite vie.
Soudain, la raison du plus fort bouscule mon harmonie : Mes frères, devenus ennemis, me font asservi.
Aux Blancs je suis soldé, contre des colifichets.
De l’eau, je suis prisonnier
Dans la cale d’un bateau négrier.
Mon cœur se glace, mon corps pourrit, mon esprit fuit ! Tandis que ma galère vogue vers l’inconnu,
Le temps s’efface : le passé trépasse,
Et le présent tue.
Les lunes vides succèdent aux soleils noirs
Et l’avenir se noie dans le désespoir.
Soudain, un enfer pour Nègres sur une terre méconnue. Une île verte, blanche de vertu.
J’y suis vendu à un Maître absolu,
Dont le fer rouge marque ma peau grenue.
Une Plantation, pyramide incongrue,
M’absorbe,
Et fait ténue mon âme mise à nu.
Je ne suis plus.

 

Instinct d'Homme

Le jour m’attelle et je plie sous le fouet : Les coups pleuvent sur mon sobriquet. Mon sang irrigue des terres ravinées, Ma sueur façonne le Pays Bourbonnais, Pour le bon vivre des Blancs nés.

Qui se souviendra des Noirs Objets, Créateurs d’une nouvelle contrée ?

Le cœur du fenwar suspend ma destinée.
Je nourris mes ancêtres au servis Kabaré :
Les saccades d’un Kayamb rythment mes pensées, Le fond de mon cœur implore leur bonté.
Dans le silence de la nuit, ils m’autorisent à rêver.

Je rêve à un monde décoloré,
Où les Noirs auraient droit de Cité.
Je rêve à un Paradis où mes mânes ressuscités S’attacheraient aux âmes immaculées,
Et les forceraient d’aimer.

Je rêve à la Liberté :
Chaînes brisées, je maronne dans la forêt, Que les ladilafés disent enchantée.
Soudain, un chasseur de Noirs sans pitié Me jette à nouveau dans l’enfer des damnés.

Car pour moi le réprouvé,
Pas de quartier :
Expirer à perpétuité,
Et crever à la fin, comme si Rien n’était,

 

 

Habitation, berceau de braise

Au sommet,
Des Gueules enfarinées
Maîtres des gens et des vallées
Broient du Noir dans des moulins sucrés
En s’aidant de bras armés sachant manier le fouet.

À sa base, des Esclaves bâtés fourmillent par milliers,

Objets noirs enchaînés, fouettés, rougis, mutilés, achevés,

Comme il plaît au Maître, bourreau patenté, de crier sa volonté.

Production, dit la Plantation. Mais à chacun selon son ton.

Les Nègres à la cueillette, Les Blancs à la fête

Ségrégation, dit la Plantation.

À l’exception des viols à répétition ! Négresses sans dessous dessus. Blancs, sens dessus dessous,

Acculturation, dit la Plantation. Choc de civilisations.

Aux Nègres l’assimilation,

A tous la Créolisation.

Ainsi va ma Société sur Île, Maîtres, Commandeurs, Objets serviles :

À chacun son métier,  Et les Nègres seront bien gardés. 

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