Les Français malades de l'exclusion

D'après Jean de La Fontaine : supplique au Président des Français

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le Ciel en sa fureur

Inventa pour punir l’incurie des politiques,

L’exclusion (puisqu'il faut l'appeler par son nom)

Capable de paralyser chaque samedi une nation

Faisait aux Français la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés,

À l’exception des premiers de cordée, que le roi chérissait.

Tous les autres étaient bannis,

Exclus par la richesse prompte et hardie des nantis.

Les meurt-de-faim erraient sans fin,   

Les sans-le-sou ruminaient leur triste destin.

Un sentiment d’impuissance et de colère serrait le cœur des citoyens.

Cul-terreux, besogneux, chômeurs, retraités,

Retranchés aux fins fonds de territoires oubliés,

Languissaient dans un état de honteuse négligence.

Tant, et tant, qu’un feu de colère enflamma la France

Et peupla ses rues de Gilets Jaunes contestataires.  

 

 Le roi prit peur. Il tint conseil, et dit :

- Mes chers amis, je n’y suis pour rien.

Je crois que mes prédécesseurs ont, par leur négligence, permis cette infortune. Qu’ils l’assument !

En réalité, ajouta-t-il, vu de Sirius, toute cette écume ne vaut pas une thune !

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

L’essentiel est de gagner du temps. 

Ne nous flattons donc point ; faisons semblant de compatir,

L’important est qu’aux prochaines élections,

Mon pour-cent me permette de rebondir.

Voici donc ma solution : que nous débattions sans tabou,

 Des voies et des moyens d’obtenir la guérison commune

Sans sacrifier un iota de mon projet élyséen.

Palabrons, discourons, jacassons, laïussons,

Pérorons à propos des impôts,

Dissertons sur le sexe des houris et des anges,

Et, quoique leurs créateurs puissent en penser

Offrons leur la procréation médicale assistée. Question de détourner l’attention !

Pontifions sur l’égalité, la liberté, et la fraternité,

Et sur l’espoir sans fin des grands lendemains européens. 

De cette agitation jaillira une ébullition mousseuse de résolutions

Me proposant, sans ambiguïté, tout et son contraire. 

Le dénouement sera un bouillonnement indigeste :

Il m’offrira la liberté d’accommoder à ma guise

La France et les Français.   

 

Le roi en son royaume était un dictateur de la pensée,

Ce qu’il dit fut donc fait.

La cour, les flatteurs, et force contempteurs

 Échangèrent leurs idées,

Sans trop se préoccuper de la couleur des gilets

Qui, semaine après semaine,

Continuaient à déambuler sur les Champs Élysées.

Et à interpeller le roi des Français.

 

- Sire, criaient les Gilets jaunes, vous êtes un Roi trop intelligent.

Mais votre habilité fait voir trop d’indélicatesse.  

Vous souhaiteriez que dans l’intérêt de votre destinée,

Les Français défavorisés choisissent parmi eux

Lesquels sacrifier pour que vous puissiez continuer à contenter vos amis les nantis,  

Et refaire le monde à leur multilatérale façon.

Vous les invitez à dénoncer les citoyens fantasques

Qui préfèrent le bonheur à l’esclavage de la société de consommation;

Les retraités qui vivent trop longtemps, et gagnent de l’argent sans travailler

en vue d'emplir leurs misérables aumônières ; 

Les chômeurs qui perçoivent trop d’indemnités,  

Et qui, selon vous, feraient mieux de traverser la rue 

Plutôt que de faire les trottoirs de la société

Les ouvriers dont les droits exorbitants pénaliseraient les actionnaires,

Et les empêche de dormir en France, quand même la fortune y vient en dormant !

Les paysans qui, si non se suicident, délaissent près et champs fertiles

Pour fuir leur misère et grossir celle des villes.  

Les riens encore, qui préfèreraient ne rien faire

Que de faire pour rien.

Vous les invitez, Sire, à débattre et à vous dire,

A quelle sauce ils voulent être mangés.

 

Ecoutez-les Sire. En ce Samedi 16 Mars, ils sont encore entrés dans Paris :

- Ce serait, hurlent-ils, beaucoup d’honneur,

Que d’être croqué par Jupiter ressuscité.   

Mais il nous appartient de vous expliquer, Sire, 

Que le problème est mal posé.

Le fait est que nous ne voulons pas  être mangés du tout !

Ni être esclaves d’une société de consommation

"Colonisant le temps humain dans toutes ses dimension".

Nous ne voulons pas être assimilés à des robots

Enrôlés au service d’une infernale mondialisation.

Rêver, Vivre, Créer : voilà Sire ce que nous voulons

Et ne vous en déplaise, nous ne nous laisserons pas consumer

Par l’incurie sans nom de votre conseil privé.

 

 

Edmond Lauret   15/03/2019

 

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